‹ Mme de StaëlChapitre 42 sur 55 · LA RUSSIE · texte numérisé non relu

LA RUSSIE

A Pétersbourg , c'est la mer , la mer ouverte ! L'étreinte du blocus était rompue : « Je vis flotter sur la Neva le pavillon anglais, signal de la liberté! d Elle rencontre le baron de Stein, le plus grand, ù coup sûr, des proscrits de Napoléon, et elle lui lit le chapitre de son livre de l'Allemagne sur l'enthousiasme. Elle revoit Joseph de Maistre, toujours à l'autre extrémité des choses, même dans la haine de l'Empire.

Enfin elle est admise chez Alexandre, et la voilà sous le charme. Un mot dit tout : a L'empereur Alexandre me fit l'honneur de venir me parler ». Il lui avoue les erreurs de son passé, il lui découvre ses grands desseins d'avenir. Il confesse qu'il a subi les séductions de Napoléon; mais il déplace la scène et la tourne au drame symbolique. Il décrit son enlèvement sur la montagne : le déploiement des empires du monde ne l'a ébloui qu'un instant; il a conjuré l'artifice et démasqué le « charlatanisme du vice ». Napoléon a « rencontré de la conscience », et ses calculs ont été confondus. Fantôme qu'Erfurt, entrevues apparentes, traités apocryphes, inventions calomnieuses! Mme de Staël non seulement innocente Alexandre, mais elle le glorifie par anticipation : « Il y a du génie dans la vertu! » Cet autocrate, qui mêle en lui la duplicité mystique de l'Allemand à la souplesse d'exaltation du Slave, se montre ici infiniment plus machiavéliste que le Corse. Oh I si Bonaparte l'avait accueillie avec cette efittsion de confiance, qu'il eût grandi à ses yeux

et combien aisément, au moins pour quelques mois, elle eût, elle aussi, trouvé son chemin de Tilsitl

Elle s'entretient avec Koutousof : ce vaillant et rusé soudard se pose en instrument obéissant et pieux des desseins de Dieu sur sa patrie. « C'était un vieillard plein de grâce dans les manières et de vivacité dans la physionomie.... Je ne savais si j'embrassais un vainqueur ou un martyr, mais je vis qu'il comprenait la grandeur de la cause dont il était chargé. » Elle juge moins bien du gouvernement que des hommes : elle voit dans les hommes le patriotisme et l'esprit national qui les animent réellement; elle veut discerner à tout prix dans les institutions un esprit de liberté qui n'y est nulle part. Elle place même, de ce point de vue fantastique, Pierre le Grand fort au-dessus de Richelieu, qui « n'a fait que gouverner tyranniquement au dedans et astucieusement au dehors ».

Mais elle saisit merveilleusement les caractères : « Ils sont tous Russes dans l'âme, et c'est ce qui fait leur force et leur originalité ». Ces Russes mettent tous leurs goûts dans « le luxe, la puissance et le courage ». Leur génie est étrange : on se sent chez eux « î\ la porte d'une autre terre, près de cet Orient d'où sont sorties tant de croyances religieuses, et qui renferme encore dans son sein d'incroyables trésors de persévérance et de réflexion ». Ils campent jusque dans leurs palais; leur vie se déploie, comme à la course, en traîneau, en voiture, toujours au galop de leurs chevaux, dans une plaine sans fin. Peu d'idées :

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