‹ Mme de StaëlChapitre 43 sur 55 · LA RUSSIE · texte numérisé non relu

LA RUSSIE

les faits seuls les intéressent. La police leur enseigne le silence . La société n'est qu'un défilé : on y passe, on n'y converse point. « Au milieu de tout ce bruit, y a-t-il de l'amour? » demanderaient les Italiennes. Corinne estime qu'il y a plus de vertus domestiques et moins d'amour sentimental que les étrangers ne se le figurent. « Dans ces natures fantasques et véhémentes, l'amour est plutôt une fête ou un délire qu'une affection profonde et réfléchie. » Leurs passions sont simples et emportées ; elles vont directement au but, sans compter avec les difficultés, encore moins avec les moyens : « Un désir russe, disait un homme supérieur, ferait sauter une ville ». Les paysans ont quelque chose « d'élégant et de doux ». Elle juge cette nation pleine de mystère, et ce mystère de la nation plein d'avenir. Le peuple russe possède des réserves de vertu nationale « à étonner le monde ». « Ce qui caractérise ce peuple, c'est quelque chose de gigantesque en tout genre.... Chez eux, tout est colossal plutôt que proportionné, audacieux plutôt que réfléchi, et si le but n'est pas atteint, c'est qu'il est dépassé. » Ces imaginations qui unissent la richesse de l'Orient aux rêves du Nord, enfanteront certainement des poètes et des artistes; mais il faut que la littérature russe s'affranchisse de l'imitation grêle où elle languit, que les Russes cherchent leurs inspirations « dans ce qu'il y a de plus intime au fond de l'âme ». Ils posséderont leur génie propre « quand ils auront trouvé le moyen de faire entrer leur véritable na-

turel dans le langage.... C'est toujours chez le peuple qu'il faut chercher la sève du génie national. »

Mme de Staël n'a nulle part montré plus de divination que dans ces pages. Ce n'est qu'une esquisse, mais tous les traits essentiels s'y trouvent, et ce carton de la Russie mérite d'être placé, dans son œuvre, à côté du grand tableau de l'Allemagne. Elle partit de Pétersbourg en septembre, et fit route par la Finlande. Ce pays la frappa par ses forêts et ses rochers épars ; « mais il y a peu de vie autour de ces grands ossements de la terre ». Elle prit la mer à Riga. La traversée l'oppressa. « Je me faisais montrer la terre à l'horizon d'aussi loin que je pouvais l'apercevoir : l'infini fait autant de peur à notre vue qu'il plaît à notre âme. »

La cour et la société de Stockholm lui firent grand accueil. Elle se donna, dans ce séjour, un repos dont elle avait grand besoin. Rocca, « monsieur l'amant », comme l'appela bientôt lord Byron, l'avait suivie, non sans encombre. Son rôle était embarrassant : il le soutenait en galant homme, avec grâce et dignité. Mme de Staël ne se pouvait décider, à avouer leur mariage, et cependant elle le fit renouveler ou, si l'on veut, confirmer en Suède. « Elle avait toujours peur de n'être pas assez mariée », rapporte Rocca. C'est à Stockholm qu'elle écrivit la seconde partie des Dix Années d'exil, l'exode de 1812. Elle y commença aussi la grande apologie de Necker, depuis longtemps projetée.

Bernadotte lui parut grandi, mais non changé. Ce

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Gascon majestueux, héroïque et retors, lui imposait sans Teflaroucher : ce n'était qu'un parvenu. Elle l'avait souhaité au consulat de la république avant l'avènement de Bonaparte; elle le souhaite maintenant au trône de France pour succéder à Napoléon. Tous ses vœux l'accompagnent dans la guerre où il s'engage, ménageant l'alliance des rois, ménageant l'opinion des Français, ménageant surtout son armée qui faisait tout son prestige et toute la garantie de son élévation. Mme de Staël ne s'offusqua pas plus de le voir parmi les coalisés que d'y voir un autre de ses anciens amis, Moreau. Elle ne considérait dans cette lutte des peuples qu'un grand retour des choses, la révolution nationale prenant la France à revers : « L'enthousiasme avait passé de la rive gauche du Rhin à la rive droite ». Cette disposition d'esprit la suivit en Angleterre, où elle se rendit au mois de juin 1813.

Elle y fit imprimer et y publia en octobre le livre de r Allemagne. Les hommages du grand monde, l'intérêt, l'admiration, la sympathie dont elle se vit l'objet la flattèrent infiniment. Si l'Allemagne était pour elle la patrie de l'enthousiasme, l'Angleterre demeurait la terre promise de la liberté. C'est dans cette perspective qu'elle considéra encore une fois les choses et les hommes de l'Angleterre. Tout s'y ennoblissait à ses yeux, comme tout s'était dégradé en France sous la lumière crue de Napoléon. Elle approfondit la connaissance des institutions; elle étendit ses études sur les mœurs politiques anglaises^

et recueillit les dessins dont elle tira plus tard les beaux portraits qui figurent dans la sixième partie des Considérations^ lord Grey, lord Lansdowne, sir James Mackintosh, lord Harrowby, « la plus belle réunion d'hommes éclairés que l'Angleterre, et, par conséquent, le monde puisse offrir ». Elle connut les lords Erskine, Holland, Ganning, Byron; ce dernier ne laissa point de mordre sur ses faiblesses. Walter Scott préparait Waverley, elle lui donna le même effroi qu'à Schiller, et il évita de se trouver sur son chemin.

Plus expansive encore que curieuse, elle haranguait les Anglais sur leurs affaires et les confondait par le flux de ses conseils. Ils recevaient ces conseils avec autant d'indifférence que de politesse. Elle ne fut point la dupe de ce flegme, mais la leçon qu'elle en reçut la mena à des conclusions inattendues. « Quel ascendant la femme pourrait-elle exercer, quelque aimable qu'elle fût, au milieu des élections populaires, de l'éloquence du parlement et de l'inflexibilité de la loi? » C'était avouer que ni dans la monarchie de 1791, ni dans la république de l'an III, ni dans tout autre gouvernement représentatif, c'està-dire dans aucun de ses gouvernements de prédilection, il n'y avait plus de place pour son salon, son influence, c'est-à-dire pour son idéal politique. Elle allait bientôt en faire, en France même, l'épreuve.

Elle songea, un temps encore, à Bernadotte; puis, à mesure qu'elle se familiarisait avec la politique de l'Europe, elle revint aux Bourbons. La force des

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choses Ty ramenait; elle s'y résigna, mais ne s'y convertit point. Ses illusions sur la coalition tombaient avec chacune des victoires des coalisés. Quand elle vit les étrangers franchir cette barrière « solennelle » du Rhin qu'elle estimait imposée à l'Europe par la nature et qu'elle croyait gratuitement consacrée par le consentement unanime des monarchies, elle frémit de la tête aux pieds, comme si le sol où elle avait marché jusque-là s'écroulait. Les voiles tombèrent. Elle reconnut qu'il n'y avait de « vraie France » que là où l'on portait le drapeau français. Elle s*en prend encore, dans son indignation, à Bonaparte. Elle rétorque contre lui la fameuse apostrophe de l'an viii : « Qu'ont-ils fait de celte terre de France que je leur ai laissée si brillante ? » ignorant qu'à cette heure même, Napoléon se justifiait par ce même argument de son éternel refus à l'éternelle équivoque de la paix fallacieuse des alliés : « Quoil vous voulez que je laisse la France plus petite que je ne l'ai reçue? » Ce n'est point la seule rencontre que le désastre de la patrie amène, à son insu, entre elle et son tyran. « Est-ce le moment de parler des abus, quand 200 000 Cosaques franchissent nos frontières? » disait Napoléon au Corps législatif. Benjamin, toujours en quête du bonheur et du pouvoir, mais glissant toujours "sur les réalités, travaillait pour Bernadotte. Il avait écrit un panégyrique de la coalition : De l'Esprit de con^ quête et d'usurpation. Il l'envoya à Mme de Staël avec une lettre passionnée. Elle répondit à la lettre :

« Vous avez consumé ma vie. Depuis dix ans il n'y a pas un jour où je, n'aie souffert par vous. Que je vous ai aimé ! » c'était dire qu'elle n'aimait plus. Elle répondit au pamphlet : « Ce n'est pas le moment de calomnier les Français quand les Russes sont à Langres. Dieu m*exile à jamais de la France, plutôt que je doive mon retour aux étrangers ! »

Elle les trouva cependant installés en France lorsqu'elle. y rentra, au mois de mai. <c Allemands, Russes,. Cosaques, Baskirs », elle les vit conquérants, rapaces, brutaux, pillards, arrogants et vindicatifs. Elle ne put s'empêcher d'admirer Wellington; mais Alexandre lui parut descendu de son piédestal et dépouillé de l'auréole de Pétersbourg. Il régnait à Paris en vainqueur, et il y exerçait, avec pompe, sur la France abattue à ses pieds une clémence très diplomatique. Tout étonnait et déroutait Mme de Staël en cette révolution tant souhaitée. Elle ne reconnaissait pas l'Europe; elle ne se reconnaissait plus elle-même. L'esprit de 89, toujours vivant en elle; sa haine de Napoléon, satisfaite jusqu'à la satiété; ses illusions déçues sur la croisade des alliés; ses espérances trompées dans la liberté des peuples : « Tout était trouble en moi ». « J'estimais les étrangers d'avoir secoué le joug. Je les admirais sans restriction à cette époque; mais voir Paris occupé par eux, les Tuileries, le Louvre gardés par des troupes venues des confins de l'Asie, à qui notre langue, notre histoire, nos grands hommes, tout était moins connu que le dernier khan

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