‹ Mme de StaëlChapitre 49 sur 55 · JE · texte numérisé non relu

JE

monique, la suggestion mystérieuse des mots : « L'on ne dit en français que ce qu'on veut dire, et l'on ne voit point errer autour des paroles ces nuages à mille formes, qui entourent la poésie des langues du Nord, et réveillent une foule de souvenirs ». Elle devine, en Allemagne, l'essor de la poésie populaire. Herder a annoncé cette poésie, Goethe y a ouvert la voie. Considérant la Germanie de clinquant qui s'étalait auparavant dans les odes, et les Herrmann d'opéra, pompeux et ridicules comme les troubadours du style empire, Mme de Staël écrit : « La moindre chanson nationale d'un peuple libre cause une émotion plus vraie. C'est dans leur cœur seul que les Allemands peuvent trouver la source de chants vraiment patriotiques. » Elle écrivait ces lignes en 1809. Uhland et Kœrner allaient y répondre.

Elle admire Klopslock au delà de la mesure ; mais Klopstock, c'est « la poésie des saints », c'est la vertu en vers, c'est Necker poète : celte admiration est faite de piété. Elle juge Wieland du dehors et justement : « un poète allemand et un philosophe français qui se fâchent alternativement,... l'originalité nationale vaut mieux ». Elle reconnaît cette originalité dans Biirger, poète des terreurs populaires, qui vivifie les légendes. Schiller personnifie cette « poésie de l'ame » qui est la poésie même de l'Allemagne. Gœthe domine la littérature allemande et toutes les littératures contemporaines : naturel, esprit, sérénité, raison, étendue de pensée, il a tous les grands dons et il possède le secret des formes

éternelles. « Son imagination est frappée par les objets extérieurs, comme l'était celle des artistes chez les anciens ; et néanmoins sa raison n'a que trop la maturité de notre temps. Rien ne trouble la force de sa tête; et les inconvénients mêmes de son caractère, l'humeur, l'embarras, la contrainte, passent comme des nuages au bas de la montagne sur le sommet de laquelle son génie est placé.... » Cômaie les anciens qu'il ressuscite en son originalité puissante, il garde la « naïveté de la force ». Il communie directement avec l'humanité et avec la nature. On trouve en lui <c ces miracles [primitifs] de la sympathie entre l'homme et les éléments... ». Il « comprend la nature, non pas seulement en poète, mais en frère ; et l'on dirait que des rapports de famille lui parlent pour Tair, l'eau, les fleurs, les arbres, enfin pour toutes les beautés primitives de la création.... C'est cette alliance secrète de notre être avec les merveilles de l'univers qui donne à la poésie sa véritable grandeur. » Ajoutez cette poésie de la nature à la poésie de l'âme, considérez que Mme de Staël n'a rien connu d'André Ghénier, qu'elle en est demeurée à Parny et à Lebrun-Pindare, vous reconnaîtrez que ses découvertes vont loin et qu'il n'y a point d'excès à trouver un soufQe de génie dans ses révélations.

Il y a un terme cependant. Elle comprend tout ce qui se peut expliquer, en causant, dans un salon ; elle voit tout ce qui se peut apercevoir, en passant, de sa berline, où elle cause encore, plus qu'elle

n'observe; elle devine le sentiment national, elle pressent la poésie qui en procédera, parce qu'elle a rimagination humaine, libre et généreuse. Mais elle n'est pas de ce peuple, elle ne descend pas dans les âmes simples. Elle n'en a pas le goût et ne s'en donne pas le temps. Elle ne conçoit point la poésie de passions élémentaires qu'elle n'a pas éprouvées. Les métaphores intimes du langage n'évoquent pas dans son imagination des objets qu'elle n'a jamais considérés. C'est pourquoi la Louise de Vos lui semble vulgaire et niaise. Je doute que si elle a lu Vérité et Poésie^ elle ait été ravie par l'incomparable idylle de Sesenheim. Le chef-d'œuvre de Gœthe et de la littérature allemahde, un des chefs-d'œuvre de l'art moderne, Hermann et Dorothée^ non seulement ne s'isole point à ses yeux, au milieu des ouvrages contemporains, mais il ne la pénètre pas. Elle a beau s'efforcer, sur la foi de Humboldt, « un des hommes les plus spirituels de tout pays » , de goûter « la dignité naturelle » des héros de ce poème rustique, les événements et les personnages lui semblent « de trop peu d'importance ». Il y manque, conclut-elle, « une certaine aristocratie littéraire », sans laquelle il n'y a point de grands chefs-d'œuvre.

Elle entre, au contraire, de plain-pied dans le théâtre. On sent que tout ici lui a été accessible et lui est devenu familier. C'est au théâtre particulièrement que s'applique sa fameuse définition du romantisme. Si elle n'a pas tout à fait inventé le mot, elle l'a popularisé . Le mot romantique se disait des

cartictères et des paysages qui rappelaient les romans, et il s'employait comme synonyme de romanesque. Wieland, par analogie, s'en servit, en allemand, pour désigner les pays où fleurit l'ancienne littérature romane. Le premier traducteur français qui rencontra le mot , dans cette acception , le commenta : « le pays des fées »; un autre traduisit : « le pays des romans » ; un troisième mit tout simplement : « les régions romantiques », et le mot que l'on trouva commode parce qu'il était indéterminé, entra, par un contresens, dans l'usage de la littérature. Mme de Staël le définit : « On prend quelquefois le mot classique comme synonyme de perfection. Je m'en sers ici da-ns une autre acception, en considérant la poésie classique comme celle des anciens et la poésie romantique comme celle qui tient de quelque manière aux traditions chevaleresques. Cette division se rapporte également aux deux ères du monde : celle qui a précédé l'établissement du christianisme et celle qui l'a suivi. »

On ne peut mieux défendre qu'elle ne le fait, le théâtre classique français, Racine en particulier, contre les préjugés des Allemands; on ne saurait mieux montrer pourquoi ce théâtre, le plus particulier du monde sous ses formes abstraites, le plus exclusivement français, et français d'une société très fermée et très raffinée à la fois, demeurera toujours impénétrable aux étrangers. Elle n'est pas moins heureuse dans sa façon d'exposer les drames allemands et de les traduire à l'usage du

public français. Elle juge sainement Lessing; elle analyse Schiller avec éloquence; elle admire Don Carlos j elle admire davantage Marie Stuart et Wal~ lenstein, Guillaume Tell, pour les mêmes motifs que Hermann et Dorothée^ la touche moins, malgré l'intérêt que lui inspire « la respectable conjuration du Riitli ». Elle rend d*ailleurs hommage à cette haute conception poétique qui fait, ainsi que dans Athalie, de la nation le héros du drame. Elle montre comment Gœthe n'est point homme de théâtre : il met en dialogue des poèmes admirables, comme dans Iphlgénie, ou de grandes études historiques, comme dans Gœtz ou dans Egmont; il y prodigue a les coups de pinceau à la Michel-Ange », mais ce ne sont point des drames, et ses ouvrages se refroidissent à la scène.

Il faut s'arrêter à l'étude sur Faust. Benjamin Constant n'entendait rien à ce chef-d'œuvre. Il y voit une a dérision de l'espèce humaine », une obscure et lourde contrefaçon de Candide, Mme de Staël y voit ce que Gœthe y a mis, et n'y ajoute rien de son cru. Son interprétation est sortie toute vive et toute vraie des conversations du poète. Le fatras des commentaires a depuis défiguré et comme barbouillé l'ouvrage. Tout Français qui ignore l'allemand, qui n'a pas vécu en Allemagne et qui voudra goûter Fausty fera bien, avant d'en lire une traduction, de se pénétrer de l'analyse de Mme de Staël. Autrement, s'il est très patient et très subtil, il se ligurera peutêtre qu'il comprend les explications des scoliastes,

mais il ne comprendra certainement pas le poème. Faust est dépeint en quelques lignes, et Ton voit bien pourquoi Benjamin ne le trouvait point à son goût : « Faust rassemble dans son caractère toutes les faiblesses de Thumanité : désir de savoir et fatigue du travail; besoin du succès, satiété du plaisir.... Il a plus d^ambition que de force, et cette agitation intérieure le révolte contre la nature. » G*est le type éternel de « ces candidats du vice qui ont bonne intention de faire le mal, mais qui sont sans talent pour Taccomplir ». Par là il se sépare du formidable don Juan de Molière. Ce don Juan est emporté par le diable, mais il le brave et ne se livre point à lui. Faust est voué aux sortilèges et aux sorcières; le diable qu*il évoque, lui fait peur et se moque de lui. Méphistophélès est merveilleusement compris par Mme de Staël. C'est qu'elle ne Ta point cherché dans la légende, dont il n'a que le costume. Elle l'a pris dans la vie réelle, d'où il sort, dans le siècle dont il est l'enfant difforme, impie et malfaisant, mais dont il a tout l'esprit. C'est un diable contemporain de Frédéric, de Voltaire et de Laclos; le licencieux et l'ironique par excellence, celui qui nie toujours, qui rétrécit tout, rabaisse tout, analyse tout, dissout l'âme, disperse la conscience, ruine la raison ; un diable qui a lu Wolf, Pufen* dorf, Rousseau, Diderot, Holbach et les tue l'un par l'autre; qui avilit l'humanité, noie la vanité de l'homme dans la fange humaine, persifle la corruption, et s'amuse à confondre l'esprit humain jusque

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dans le scepticisme; car c'est un pervers plaisant et un nihiliste narquois : il juge que, de toutes les sottises du monde, le néant est encore celle qui prête le plus à rire. Rien avec lui à quoi Ton puisse se reprendre : il n'a pas de cotés vulnérables, tout boiteux qu'il est, boiteux comme le vice qu'il soufïle et comme la justice dont il se moque. Si on l'écoute, on est perdu : il vous prend par l'orgueil de la vie et vous mène au mépris de vous-même, a C'est le délire de l'esprit et la satiété de la raison... avec une poésie de mauvais principe, un enivrement du mal, un égarement de la pensée qui font frissonner, rire et pleurer à la fois. »

La partie des romans est moins originale et moins développée que celle du théâtre. Cependant la vie de Goppet préparait Mme de Staël à l'intelligence de Wllhelm Meister. Elle en est charmée. Elle a vécu ce livre, elle le trouve vivant. Jean-Paul l'enthousiasme : elle croit l'entendre et le compare à Montaigne. Les chapitres consacrés à la critique, telle que l'enseignent Lessing, Herder, Schlegel, « la puissance de connaître et d'admirer » , comptent parmi les plus féconds du livre. Je m'étendrai peu sur la philosophie. Mme de Staël n'en parle que par ouï-dire, et elle imagine ici beaucoup plus qu'elle n'analyse. Elle ne veut considérer en Kant que le rénovateur de l'idée du devoir : « Il voulut rétablir les vérités primitives et l'activité spontanée dans l'âme, la conscience dans la morale, et l'idéal dans les arts ». Le reste, c'est-à-dire la critique de la rai-

son pure, échappe à Mme de Staël dans son objet direct, surtout dans ses conséquences. Son Kant, humanitaire, libéral, éclectique et bonhomme, disciple du Vicaire savoyard et qui a soumis sa critique à la censure de Necker, est un Kant de convention. Il faut pour la thèse de Mme de Staël qu'il règne en Allemagne une morale douce et « sensible », et Mme de Staël l'y met de gré ou de force. Dans cet ordre d'idées, ce qui aurait dû l'intéresser le plus, l'action de Fichte sur l'esprit national, ne paraît point l'avoir frappée. Quant à la métaphysique même, c'est l'abîme, elle le fuit. Son bon sens naturel glisse sur la logomachie des grands abstracteurs de quintessences. Elle n'y a rien compris, elle n'y fait rien comprendre. Dans les chapitres sur la religion de l'enthousiasme, l'Allemagne ne figure plus qu'à titre de prétexte.

Restent les mœurs sociales et les gouvernements. Les impressions recueillies par l'auteur au cours de ses voyages sont résumées ici et raisonnées. Elles sont presque toujours justes. Mme de Staël relève la différence du Sud et du Nord de l'Allemagne. Dans le Sud, cette « monarchie douce et paisible », qui a favorisé l'éclosion d'une littérature indépendante; cette sorte de liberté d'écrire et de penser qui existait en France sous l'ancien régime, qui tolérait tous les abus en supprimant tous les droits. Cette liberté est mieux définie et mieux exercée en Prusse. Tout y paraît plus ferme et plus rude. Frédéric est bien apprécié dans son œuvre d'Etat, et cette œuvre

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est bien analysée dans ses causes de décadence; mais les éléments de régénération apparaissent, et c*est l'essentiel en cet ordre d'études. Il ne manque jamais de libellistes et de diplomates pour se duper aux apparences et annoncer la corruption des Etats. Le penseur discerne la vie qui couve et la sève qui remonte. Il faut du génie pour prédire les relèvements. Mme de Staël a annoncé le relèvement de TEtat prussien. Elle a souhaité celui de la nation allemande et elleé n a marqué les conditions.

Les principaux obstacles viennent, selon elle, des caractères : les Allemands confondent trop aisément tt Topiniâtreté avec l'énergie, la rudesse avec la fermeté »; ils ont des vertus sociales, mais ce sont les vertus de la faiblesse. Ils sont, dit-elle, rêveurs, bons, fidèles, loyaux, sincères, pleins de bonhomie, peu enclins à la guerre, soumis aux puissances jusqu'à la servilité, lents jusqu'à l'inertie; ils mettent de la poésie partout, et mettent toute cette poésie en musique. Leur caractère est a morcelé » comme leur patrie. Ce caractère qui leur manque, l'esprit national peut seul, en leur rendant une patrie, le développer en eux. Il les révoltera contre la force étrangère qui les assujettit, contre l'influence étrangère qui les dénature. Us imitent trop, en efiet, et avec trop d'empressement. Ils sont trop cosmopolites; ils cherchent trop à tout savoir et à tout comprendre, sauf à se perdre eux-mêmes dans celte critique illimitée d'autrui. « Celui qui ne s'occupe pas de l'Univers chez eux n'a rien à faire. » Ils

n'ont pas assez de « préjugés nationaux ». « Le patriotisme des nations doit être égoïste. » Les Allemands ont trop de connaissances et trop peu d'expérience : ils ne sont pas suffisamment réalistes dans leurs affaires. L'énergie ne se manifeste que dans les pays libres et les Etats puissants. Les Allemands, sous ce rapport, ont tout à apprendre de l'Angleterre, pour la liberté publique; de la France, pour la force nationale et la force d'Etat. Ils ne l'apprendront pas par eux-mêmes. Ils mûrissent pour l'indépendance nationale, ils sont encore trop jeunes pour la liberté politique. Il faut un maître pour susciter cette nation, et ce maître ne peut être qu'un prince allemand.

L'auteur, suivant les sympathies de son génie, bien plus que son expérience de l'histoire, ne remarque point ici la contradiction qui mine déjà son édifice. L'Allemagne, très idéalisée, qu*elle présente en 1810, correspond, dans sa pensée, à la France idéale de 1789. En Allemagne, elle voit une nation à ressusciter; en France, elle voyait des libertés à rétablir. En France, la révolution, sociale et civile, s'est réalisée dans le Consulat, elle a dégénéré dans l'empire de Bonaparte et a détrôné la France de 1789. La révolution nationale ne se réalisera en Allemagne que par « l'éperon prussien », et elle découronnera à son tour l'Allemagne de 1810. L'attrait de cette Allemagne, c'est son malheur même et son assu-^ jettissementé L'idéal est la consolation des peuples affligés dont le royaume n'est point ou n'est plus

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de ce monde. En devenant nationale» unie, forte, en s'inspirant de ce a patriotisme égoïste » et de « ces préjugés nationaux » que leur souhaite Mme de Staël, parce qu'ils sont la condition nécessaire de l'indépendance et de la puissance des grands peuples, les Allemands perdront leur apparente bonhomie et tous les attributs poétiques de la faiblesse. Mme de Staël n'a point aperçu cela, parce qu'il aurait fallu porter ses regards par-dessus la moitié d'un siècle et dominer trois révolutions. Mais elle a, dans l'effarement et la confusion des conquêtes napoléoniennes, démêlé la marche profonde et continue des idées nationales en Allemagne, et c'est beaucoup.

On ne l'a point contesté, mais on le lui a reprophé. La critique récente s'est montrée sur cet article plus sévère et plus injuste que la censure napoléonienne. Le vœu de Mme de Staël, a-t-on dit, était téméraire ; le patriotisme défendait de le former; le publier équivalait presque à une trahison. Entendons-nous. Ce vœu, c'était le vœu même de la Révolution française. Mme de Staël y demeurait tout simplement fidèle, et ce n'est point sa faute si, par un déplorable revers de notre histoire, le souffle national de la Révolution se tournait alors et s'est tourné depuis contre la France. Il n'y aurait eu, il n'y a jamais eu qu'un moyen d'éviter ce revers, c'est d'en juger comme Va fait Mme de Staël et de prendre ce qui était la force même des choses pour conseil fondamental de la politique. L'année 1870 a renversé les proportions du livre de l^ Allemagne et

bouleversé les points de vue de Mme de Staël. La critique a subi ce renversement d'optique et ne s'en est point rendu compte. « Ce pays tout entier ressemble au séjour d'un grand peuple qui depuis longtemps l'a quitté. » Voilà l'Allemagne qu'a connue Mme de Staël et qu'elle a décrite. A cette Allemagne pleine de misères politiques et de grandeurs morales, elle oppose, pour la leçon des Allemands oublieux de leur dignité et pour l'avertissement des Français oublieux de leur idéal et de leurs libertés, une France qui, dans l'image qu'elle s'en fait, ressemble fort à l'Allemagne qui nous est apparue après 1870 : une France qui a abjuré les grands rêves d'humanité, tout en armes, toute fiscale et conquérante, qui ne connaît plus d'autre droit que la force, d'autre justice que le succès, d'autre loi que celle du nombre. « Les Français ne sont toutpuissants qu'en masse, et leurs hommes de génie eux-mêmes prennent toujours leur point d'appui dans les opinions reçues quand ils veulent s'élancer au delà. » France d'acier, compacte, homogène, obéissante, disciplinée, machine formidable d'Etat : <( Le présent et le réel lui appartiennent ». C'est aux Français enrégimentés par Napoléon que Mme de Staël adresse l'apostrophe qui forme la conclusion de son livre, et qui se retourne étrangement contre l'Allemagne bismarckienne, l'Allemagne de fer et de feu : « Si l'enthousiasme s'éteignait sur votre sol,... une intelligence active, une impétuosité savante, vous rendraient les maîtres du monde; mais vous n'y

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laisseriez que la trace des torrents de sable, terribles comme les flots, arides comme le désert ».

Certes le livre de V Allemagne n'était point Tœuvre d'une femme politique, La princesse des Ursins n'aurait jamais eu, dans sa disgrâce, l'idée de composer un pareil livre sur les Espagnols. Si quelque dame de la cour de Russie eût écrit dans ce style sur la Pologne, la grande Catherine l'eût fait surle-champ déporter en Sibérie; mais quand on qualifie cette œuvre d'antifrançaise, on pèche contre l'esprit. Choisir l'heure du plus profond abaissement d'un peuple écrasé sous la conquête, l'heure où ses princes mendient ses dépouilles aux pieds du conquérant, où ses grands hommes célèbrent le génie du vainqueur et démontrent la nécessité historique de sa victoire, choisir cette heure-là pour rappeler ce peuple à ses droits et à ses titres d'humanité ; l'animer à l'indépendance, l'avertir qu'il ne devra qu'à la révolte de sa conscience sa régénération et son salut ; prévenir le vainqueur qu'il excède, qu'il s'égare, que le souffle qui l'a poussé tourne contre lui, que le courant des choses change, et que s'il ne se replie à son tour sur lui-même, le reflux de sa propre victoire l'emportera; concevoir ces pensées et s'exposer, pour les répandre, à errer en proscrite sur toutes les roules d'Europe, c'est l'action d'une âme généreuse et, dans son iraprudence même, une des actions les plus françaises qu'ait faites écrivain de France.

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