‹ Mme de StaëlChapitre 50 sur 55 · LES ŒUVRES LES COXSIDÉHATIONS SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

LES ŒUVRES LES COXSIDÉHATIONS SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE

Si l'Allemagne est le plus parfait des ouvrages de Mme de Staël, les Considérations en sont le plus profond et le plus viril. C'est un livre inachevé. Je doute que l'auteur en eût jamais pu corriger le défaut de composition. Ce livre s'est transformé de soimême sous sa plume. Il aurait fallu, pour y donner de l'unité, que Mme de Staël en sacrifiât les deux parties qui lui tenaient le plus au cœur, la première et la dernière. Soci dessein primitif était d'écrire une grande apologie de Necker. Elle voulait placer le portrait de son père au premier plan dans une sorte de galerie de la France pendant la Révolution. La Révolution a peu à peu envahi la galerie et repoussé le portrait dans un angle. En 1814 et en 1815, Mme de Staël a cru, avec la Restauration, arriver à la fin du cycle qu'elle s'était proposé de parcourir. Elle a vu alors la révolution française contestée dans son

principe, dans sa légitimité, dans ses œuvres essenti elles. Les événements l'ont conduite à défendre cette révolution et à retracer les grands souvenirs qu'elle en avait gardés ; ce second sujet Ta emporté sur le premier. Elle a joint, pour la justification des idées de Necker et des siennes, « un tableau de l'Angleterre » à ses études sur la France ; ce tableau s'est étendu et est devenu la sixième partie de l'ouvrage. Enfin, toutes ses convictions se trouvant froissées en 1816, elle s'est remise en bataille et a exposé ses vues sur le gouvernement de la monarchie restaurée. Cette partie, toute de discussion, forme la cinquième du livre. Les Considérations se composent ainsi de plusieurs ouvrages superposés : une apologie filiale, une défense de la Révolution, mêlée de souvenirs personnels, une étude politique sur la constitution et la société anglaises, des fragments d'articles et de discours sur les affaires françaises durant l'année 1816.

La Révolution est le fond commun de ces études; elle en soutient et en relie toutes les parties. L'auteur la présente dans son développement comme elle l'a conçue et observée, de son point de départ, l'Assemblée constituante de 1789, jusqu'à son point d'arrêt, la charte constitutionnelle de 1814. Elle suit dans cette histoire d'un quart de siècle toutes les crises de la liberté, et montre dans la liberté l'objet essentiel et l'accomplissement de la révolution française. C'est l'histoire de l'esprit de 1789; c'en est plus que l'histoire, c'en est la résurrection. Les Con-

sidérations ne contiendraient pas des parties historiques de premier ordre, qu'elles devraient rester comme le plus précieux des documents. La Révolution y est jugée dans son ensemble et du point de vue le plus juste pour l'époque. Ce n'est pas de l'échafaud de Louis XVI et du milieu des prisons qu'il convenait de la considérer pour en comprendre la raison d'être et s'en exj)liquer jusqu'aux excès, c'est du trône de Louis XVII I et de Paris rendu aux émigrés. Voilà l'originalité du livre de Mme de Staël, c'en est la force. La donnée s'en résume dans cette belle maxime que l'auteur applique à tous les partis avec une impartialité supérieure : « Toutes les minorités invoquent la justice , et la justice, c'est la liberté. L'on ne peut juger un parti que par la doctrine qu'il professe quand il est le plus fort ».

La Révolution, dit-elle, n'a pas seulement fait la France libre, elle l'a rendue prospère. Le crime sans doute l'a souillée ; mais il n'y a pas eu d'époque où elle n'ait manifesté chez les Français les plus belles vertus de l'humanité. L'amour de la patrie a fait l'honneur et la puissance des républicains. Les Vendéens « ont montré le caractère qui fait les hommes libres ». Que l'on n'exagère point d'ailleurs l'article des cruautés et celui des factions. En Angleterre durant la guerre civile, en France durant les guerres de religion, le même fanatisme a enfanté les mêmes forfaits. Il reste au profit de la révolution française le noble enthousiasme qu'elle a inspiré, les grandes

actions et les grandes âmes qu'elle a suscitées, les principes qu'elle A posés pour l'avenir, la liberté qu'elle a fondée sur des assises inébranlables.

Ce qui fait la fermeté de ces assises, c'est qu'elles s'enfoncent presque indéfiniment dans le passé de la France. On ne diminue pas la Révolution, on l'affermit dans la postérité en la replaçant dans l'histoire de France. C'est l'occasion pour l'auteur de donner ses vues sur l'histoire : Montesquieu l'a enseigné : l'histoire dégage les rapports nécessaires qui résultent de la nature des choses; elle isole et expose les conditions permanentes des progrès des Etats et des peuples. C'est le fond de la méthode et de l'art de penser en histoire. Mais l'historien, s'il veut agir sur les hommes, doit parler à leur imagination, il faut « pénétrer dans le passé, interroger le cœur humain à travers les siècles, saisir un fait par un mot et le caractère et les mœurs d'une nation par un fait ». Cependant faits et mots ne sont que des signes destinés à représenter les causes profondes qui les produisent. Ces causes dominent jusqu'aux caprices des passions et aux rencontres du hasard dont le scepticisme de Voltaire se plaît à faire les seuls mobiles de l'humanité. Réduite à ce jeu, l'histoire perdrait son sens et sa moralité : elle ne serait plus ni une science ni un enseignement. L'histoire de la Révolution, en particulier, se refuse à ces explications frivoles. Cette grande crise est inexplicable par les petits faits; l'action des événements fortuits et celle des individus y disparaissent comrn^

noyées dans le flot. Les causes secondaires ne s'y expliquent que par les générales. C'est l'allure principale, l'allure nationale ici, qui emporte tout et qui seule explique tout.

Cette conception de l'histoire est juste. L'application qui en est faite au passé de la France est défectueuse. Mme de Staël manque non de faits, mais de guide. Que n'a-t-elle vécu jusqu'en 1823? Les Essais de Guizot qui ont éclairé toutes les avenues de l'histoire de France, l'auraient mise dans le vrai chemin, et elle n'eût pas été réduite à tâtonner dans les buissons.

Elle développe cette belle proposition, inspirée de Montesquieu et précisée par elle dans les méditations de son voyage de Russie : « Il importe de répéter à tous les partisans des droits qui reposent sur le passé que c'est la liberté qui est ancienne, et le despotisme qui est moderne ». Les libertés locales et provinciales ont formé la nation; la royauté l'a déformée en l'exploitant ; mais elle ne Ta point anéantie, et la nation s'est retrouvée tout entière quand elle s'est affranchie. « Depuis la vieillesse de Louis XIV jusqu'à la révolution française, l'esprit et la force ont été chez les particuliers, et le déclin dans le gouvernement. » Il faut bien qu'il en soit ainsi, sinon l'avènement de tant d'âmes fières, indépendantes et héroïques, toute une génération de patriotes et de héros, après trois quarts de siècle de décadence d'Etat, n'auraient plus de raison d'être. Dans l'ardeur de ses revendications libérales, Mme de

Staël refuse toute grande conception politique à Richelieu : il a détruit a l'originalité du caractère français, sa loyauté, sa candeur, son indépendance ». Elle parle de lui comme de Napoléon : c'est « un étranger en France »; si Bonaparte était Corse, de sang italien, Richelieu est prêtre, élevé aux écoles d'Italie. Elle refuse toute admiration à Louis XIV, jusqu'à l'époque de ses malheurs. Elle ne veut rien reconnaître de grand dans son règne. Elle en discerne, par contre, merveilleusement tous les excès et elle en montre les conséquences. Elle n'a pas eu besoin de recourir à la comparaison, qui est toute une philosophie de l'histoire, de l'article Religionnaires dans le Répertoire de Guyot, de 1785, avec l'article ExMiGRATioN dans le Répertoire de Merlin, de 1807, pour découvrir dans les édits de Louis XIV l'esprit et la lettre même des lois de proscription de la Terreur.

Cette course rétrospective, où l'auteur rencontre plus d'une fondrière et s'égare plus d'une fois dans les brouillards, conserve cependant sa direction et sa suite constantes. Elle conduit Mme de Staël à son but, qui est une large vue d'histoire : Les grandes choses de la Révolution ont été accomplies par ce qui subsistait de pur dans la nation française; les crimes sont dus à l'éternelle perversité des hommes; le gouvernement de l'ancien régime n'a rien fait pour en réfréner l'action chez les Français ; s'il en est demeuré en eux des germes, ce n'est pas en rétablissant l'ancien régime qu'on anéan-

tira cette corruption. Ce sont les institutions de l'ancien régime « qui avaient formé la nation ; et si elles . étaient de nature à n*éclairer qu'une classe d'hommes et à dépraver la masse, elles ne valaient assurément rien ».... « Sans doute, en ôtant tout frein au peuple, on l'a mis en mesure de commettre tous les forfaits; mais d'où vient que ce peuple était ainsi dépravé ? Le gouvernement dont on nous parle comme d'un objet de regrets avait eu le temps de former la nation qui s'est montrée si coupable. Les prêtres, dont l'enseignement, l'exemple et les richesses sont propres, nous dit-on, à faire tant de bien, avaient présidé à l'enfance de la génération

qui s'est déchaînée contre eux Les fureurs des

révoltes donnent la mesure des vices des institutions; et ce n'est pas au gouvernement qu'on veut avoir, mais à celui qu'on a eu longtemps qu'il faut s'en prendre de l'état moral d'une nation. »

Voilà les grandes lignes du livre. Je n'entre point dans le détail des impressions, des souvenirs et des jugements : j'ai essayé d'en donner l'essentiel dans les chapitres qui précèdent. Tout ce qui, dans les Considérations y est personnel a dû trouver sa place dans la vie de l'auteur. Je ne retiens ici que les considérations proprement dites, les réflexions d'ensemble, formées à distance. Je n'ai pas besoin de dire que la figure de Necker est encore disproportionnée; cependant elle demeure édifiante comme les images byzantines, colosses aplatis des saints familiers. On ne peut juger de plus haut TAssem-

blée constituante, « qui réunit tant de lumières à tant d'erreurs, qui a fait un bien durable, mais un grand mal immédiat » ; qui a posé des principes féconds et tutélaires, décrété des institutions impuissantes ou funestes, mais a donné au génie national une impulsion telle qu*en 1816 on pouvait dire justement : « Si l'on s'étonne de voir que la France a tant de ressources encore, malgré ses revers,... c'est aux décrets de l'Assemblée constituante qu'il faut l'attribuer ».

Les chapitres sur l'émigration sont remplis de mots historiques, passés en aphorismes. Les terroristes sont démasqués dans leur sophisme intime : « C'est précisément quand le danger est passé que les tyrannies populaires s'établissent ». L'honneur du salut de la patrie est rendu à qui de droit : « Un problème encore reste à résoudre : c'est comment il se peut que le gouvernement de 1793 et 1794 ait

triomphé de tant d'ennemis Ce prodige ne peut

s'expliquer que par le dévouement de la nation à sa propre cause. »

Ce sont des vues très prolongées; j'ai eu l'occasion d'en montrer les «limites. Je ne reviens donc ni sur la démocratie, que Mme de Staël redoute et dont elle se détourne; ni sur la gloire militaire, qu'elle rabaisse; ni sur la conquête, qu'elle réprouve; ni sur la propagande armée, qu'elle condamne; ni sur Bonaparte enfin, qu'elle maudit. Elle se refuse à considérer dans leur origine, leur raison d'être et leur développement les événements qui lui semblent des

déviations de la révolution française telle qu'elle la conçoit. Ce qui a rompu sa vie et brisé ses espérances lui semble avoir aussi rompu et brisé l'histoire de la France. Bonaparte, selon elle, a confisqué et flétri la France nouvelle, comme ses précurseurs, Richelieu et Louis XIV, ont défloré l'ancienne. Elle conclut sur son règne avec la même sévérité : « De tout l'héritage de sa terrible puissance, il ne reste au genre humain que la connaissance de quelques secrets de plus dans Tart de la tyrannie ».

Toute une partie de la France, la France héroïque et la France d'Etat, échappe jusqu'à la fin à la fille de Necker. Mais tout n'est point passion de rancune dans ces arrêts passionnés. Mme de Staël est partiale ici, elle n*est point aveugle. Elle nie ce qu'elle refuse de voir; mais ce qu'elle veut voir, elle le voit bien. Pour ne montrer que le revers de l'époque consulaire et impériale, c*est un revers équitable des choses qu'elle découvre à la postérité. Bonaparte est tombé quand Mme de Staël écrit. La légende se fera contre Mme de Staël. Les chansons de Béranger, les odes d'Hugo, l'histoire de Thiers populariseront et transfigureront à l'infini l'image glorieuse de l'empereur, émancipateur des peuples, législateur des Français, Gharlemagne de la Révo* lution. Il y a là, pour la justice, le droit et le bon sens, une réclamation à élever et une prescription à interrompre : celle de la liberté des Français, celle des droits de l'humanité, celle de la Révolution entendue comme la consécration de cette liberté et de

ces droits. Par Teffet des vengeances et de l'ineptie des royalistes, Mme de Staël voyait, en 1816, les idées et les mots se fausser une seconde fois dans les esprits, et les funestes malentendus de l'an viii reparaître. « Dieu nous en préserve et pour jamais ! » s'écrie-t-elle en pensant à un retour possible de César. « Mais que l'on se garde d'appeler bonapartistes ceux qui soutiennent les principes de la liberté en France!... » Voilà le péril qu'elle voudrait conjurer. Cet avertissement jeté à l'avenir corrige ce qu'il y a de défectueux en ces chapitres dans l'intelligence d'une partie du passé.

Les chapitres sur les deux Restaurations sont presque définitifs. L'historien s'y montre constamment clairvoyant et maître de soi dans le jugement des affaires françaises. Les hommes sont remis en leur place et les événements dans leurs proportions. C'est que les uns et les autres remontent à leurs origines, et se recommencent, pour ainsi dire. Mme de Staël n'avait point découvert les nœuds qui liaient la république conquérante et la république césarienne à la révolution toute libérale de 1789; mais entre cette révolution de 1789 et la restauration de 1814, les nœuds se reforment d'eux-mêmes entre ses mains. Elle retrouve, pour dénoncer les desseins pernicieux et absurdes des ultras, la verve et l'éloquence des temps de l'Assemblée constituante.

a Faudra-t-il donc toujours gouverner à trois cents ans en arrière, ou un nouveau Josué com* mandera-t-il au soleil de s^arrêterl.*. » « Il serait

curieux de savoir à laquelle des générations de nos pères l'infaillibilité a été accordée »... a Ils veulent un roi absolu, une religion exclusive et des prêtres int(jlérants, une noblesse de cour fondée sur la généalogie, un tiers état affranchi de temps en temps par des lettres de noblesse, un peuple ignorant et sans aucun droit, une armée purement machine, des ministres sans responsabilité, point de liberté de la presse, point de jurés, point de liberté civile, mais des espions de police et des journaux à gages pour vanter cette œuvre de ténèbres. »

Et quelles machines pour tordre ainsi Thistoire? des cours prévôtales, des prisons d'Etat, des élections faussées, des collèges électoraux achetés, les protestants et les républicains livrés à la populace effrénée et fanatisée, enfin l'intrusion universelle du clergé dans TEtat, et la religion se faisant partout serv.inte de la politique. Mme de Staël a étudié les écrits des nouveaux théocrates, elle a lu les mandements des évêques, et elle s'écrie : « Le bon sens en récliapperat-il? » La chrétienne proteste en elle aussi vivement que la citoyenne. Christianisme, dit-elle, est synonyme de justice et de liberté; de quel droit interdire à ces sentiments, les plus nobles de la terre, « Talliance avec le ciel » ? On peut mesurer l'indignation qu'elle éprouve contre les doctrines et l'effroi que lui inspirent les manœuvres rétrogrades, à l'impétuosité des mouvements où elle se porte. Cette femme, très aristocrate de goûts et d'esprit, convaincue, d'ailleurs, de la nécessité

sociale des croyances religieuses, chrétienne, en ce qui la concerne, déclare, sans ambages, que la religion est exclusivement affaire de foyer. Elle a vu le clergé à Tœuvre* avant 1789; il était impuissant. Elle le considère comme dangereux en 1816. « L'éducation publique est un devoir des gouvernements envers les peuples, sur lequel ils ne peuvent prélever la taxe de telle ou telle opinion religieuse. » a Qui enseignera la religioù et la morale aux enfants, dira-t-on, s*il n*y a point de prêtres dans le^s écoles?... Ce n'était certainement pas le haut clergé qui remplissait ce devoir; et quant aux curés, ils sont plus nécessaires aux soins des malades et des mourants qu^à renseignement même, excepté dans

ce qui concerne la connaissance delà religion Il

faut établir et multiplier les écoles dans lesquelles, comme en Angleterre , on apprend aux enfants pauvres à lire, écrire et compter; il faut des collèges pour enseigner les langues anciennes, et des universités pour porter plus loin encore l'étude de ces belles langues et celle des hautes sciences.... « Nulle part mieux qu'en ces chapitres, on ne saisit les empêchements infinis qui ont arrêté, puis renversé l'œuvre de la Restauration, paralysé la bonne volonté et la politique de Louis XVIII, usé la grande âme de Richelieu, broyé, pour ainsi dire, le noble génie de Serre et ruiné d'avance la généreuse entreprise de Martignac. Le sentiment des aberrations néfastes dont la France est menacée, la crainte surtout du découragement où de nouvelles épreuves jette-

raient les libéraux, ramènent Mme de Staël en Angleterre, et c'est la clef de la sixième partie des Considérations .

On a souvent comparé V Allemagne de Mme de Staël à la Germanie de Tacite. La comparaison tomberait plus juste sur cette sixième partie. C'est TAngleterre qui est le véritable pays d'utopie de Mme de Staël : a Admirable monument de la grandeur morale de l'homme!... Aucun peuple de l'Europe ne peut être mis en parallèle avec les Anglais depuis 1688 : il y a cent vingt ans de perfectionnement social entre eux et le continent. » Les incursions de l'auteur dans le passé de l'Angleterre présentent les mêmes incertitudes que ses incursions dans le passé de la France. Il y a bien de l'idéal dans les peintures et dans les caractères de l'Angleterre contemporaine. Corinne s'y retrouve avec toutes ses chimères, éternelle et inconsolable fiancée de l'illusoire Nelvil ! Mais quelle fermeté dîins les pensées dès que l'auteur retombe sur terre, et quelles admirables leçons d'histoire, quels nobles enseignements de morale politique à l'adresse des Français. Qu'ils se rassurent, leur ditelle, sur eux-mêmes et sur leur révolution; qu'ils ne se laissent point surtout déclarer incapables de liberté ! On l'a répété aux Anglais à l'époque précisément où ils se rendaient libres. Considérez les Anglais d'hier, vous reconnaîtrez les Français d'aujourd'hui. Il faut constamment se rappeler le fanatisme, les désordres, les atrocités des révolutions d'Angleterre, a Ils ont déposé, tué, renversé plus

de rois, plus de princes et plus de gouvernements que le reste de l'Europe ensemble.... Dans l'histoire précédente de ce peuple, il y a plus de violence, plus d'inégalités et, à quelques égards, plus d'esprit de servitude encore que chez les Français.... » Cependant ils ont atteint la terre promise, a C'est un beau spectacle que cette constitution, vacillante encore en sortant du port, comme un vaisseau qu'on lance à la mer, et déployant enfin ses voiles, en donnant l'essor à tout ce qu'il y a de grand et de généreux dans l'ame humaine. »

Cette terre promise, tous les peuples y sont appelés et tous, tôt ou tard, y arriveront. L'auteur les y convie, et c'est par un vœu pour l'indépenr dance des nations que se conclut cette chaude apologie du gouvernement libre. Il y a ici quelques pages de grande perspective et qui sont comme le testament politique de Mme de Staël. L'avenir est aux nations et le progrès de la civilisation doit consacrer leur indépendance. II est contre nature qu'un peuple en asservisse un autre. La Révolution, en Europe, s'accomplira par les nations et pour elles. Elle prendra la forme nationale, et, sous cette forme, elle prévaudra envers et contre tous. C'est le courant impérieux de l'histoire, a Rien de durable ne

peut se faire que par l'impulsion universelle »

« Tout vaut mieux que de perdre le nom de nation »

Mme de Staël a pressenti l'avenir national des Russes ; elle annonce la suprématie de l'Amérique du Nord ; elle souhaite aux Allemands et aux Italiens de se

constituer en fédérations. Elle prévoit qu'entre ces nations, réveillées et rassemblées, il naîtra des conflits ; elle aperçoit déjà ces conflits entre a les Allemands et les Ësclavons », comme elle nomme les Slaves; mais elle se repose sur cette maxime, inscrite dans le livre de l'Allemagne, et qui apporte le tempérament nécessaire à toutes les entreprises des ambitions nationales contre les droits des nations : (( Quand une nation admet dans son sein pour sujets des étrangers ennemis, elle se fait presque autant de mal que quand elle les reçoit pour maîtres : car il n*y a plus, dans le corps politique, cet ensemble qui personnifie TËtat et constitue le patriotisme. »

Page 1