‹ Mme de StaëlChapitre 51 sur 55 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

l'influence LA POSTERITE DANS LA POLITIQUE,

DANS l'histoire ET DANS LA LITTÉRATURE

En écrivant, Mme de Staël se préoccupait surtout de persuader. Elle y a réussi. Peu d'écrivains ont exercé, dans autant de directions différentes, une influence aussi prolongée. Cette influence a été plus efficace et plus reconnue après la mort de Mme de Staël qu'elle ne l'était de son vivant. C'est que les cabales de son salon prévenaient contre la sincérité de ses discours, et que l'intempérance de son langage contrariait l'effet de ses écrits. On peut dire de sa vie tout entière et de la destinée de ses ouvrages ce que Chateaubriand disait de ses premières années, les années d'épreuve et de passion : « A mesure que sa jeunesse pesait moins sur sa vie, sa pensée se dégageait de son enveloppe et prenait plus d'immortalité ».

Elle a eu ce rare privilège d'une postérité double, en quelque sorte, et également glorieuse. Elle a

fondé une dynastie, et peu de maisons, parmi les plus illustres, présentent une telle succession de talents originaux. Mais ses descendants ne sont point, à proprement parler, ses disciples, et si l'on veut suivre son inspiration directe, c'est dans une autre postérité, la postérité purement intellectuelle, qu'il la faut chercher. Cette inspiration apparaît, nettement définie, dans la politique, dans l'histoire et dans la littérature.

La Restauration ouvrit le monde politique à Mme de Staël. Ses amis forment un groupe qui a sa droite avec Mathieu de Montmorency, sa gauche avec Sismondi, son centre avec Camille Jordan. Benjamin erre sur les confins des partis, hostile à tous et impatient d'une place où il ne saurait se fixer. A ce groupe des familiers, se joignent les hommes qui ont reçu d'un peu plus loin l'impulsion, mais qui la ressentent directement encore : le duc Victor de Broglie qui gardera jusqu'à la fin, avec la fermeté du caractère, l'étincelle généreuse du cœur; de Serre, l'homme qui a jamais mis le plus d'âme dans la politique : sa campagne de 1819, cette époque héroïque de la monarchie constitutionnelle, est tout animée de l'esprit de Mme de Staël; elle y semble ressusciter. Puis vient la lignée libérale de la Restauration, le monde de la « Doctrine » et du Globe : politiques, lettrés, orateurs d'académie autant que de tribune, plus éloquents qu'actifs, et supérieurs dans l'opposition à ce qu'ils seront au gouvernement. Ils procèdent tous de Necker, ils

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ont tous eu Royer-Collard pour précepteur, et Mme de Staël est leur muse. Le plus grand d'entre eux, leur représentant dans l'histoire sinon leur chef de file, est en même temps celui qui traduit le mieux, dans cette opposition libérale de la Restauration, l'esprit politique de Mme de Staël : Guizot. Homme de salon, homme de science, causeur d'un éclat incomparable, la bienveillance même avec ses familiers, l'abord hautain aux autres, passionné sous les dehors calvinistes, c'est Necker très élevé au-dessus de lui-même, doublé d'un grand ministre de l'instruction publique, d'un diplomate d'envergure, d'un orateur sans rival, et d'un des premiers historiens du siècle. Avec lui, Mme de Staël s'avance jusqu'à la révolution de 1830. On voit reparaître alors la chimère d'un changement de dynastie et cette analogie préconçue avec la révolution anglaise de 1688, qui a déçu autant de constitutionnels que la légende de Monk a trompé de royalistes. Le cabinet d'octobre 1832, qui réunit Guizot et le duc Victor de Broglie, consacre l'avènement politique de Mme de Staël ; mais son règne s'arrête là.

Plus tard elle ne se reconnaîtrait plus que parmi quelques opposants, aux côtés de Lamartine, par exemple. C'est un tournant de l'histoire. L'esprit de 1789 s'évanouit. Les souffles nouveaux qui s'élèvent viennent d'autres régions de la Révolution : c'est la démocratie qui envahit, c'est le socialisme qui monte, c'est le césarisme qui, comme un corollaire funeste, s'insinue à la suite. C'est l'ère de la

Démocratie en Amérique de Tocqueville (1839), du procès des saint -simoniens, des complots anarchistes, des apologies de la Terreur, des Idées napoléoniennes de Louis Napoléon (1838), du retour des cendres (1840), des odes impériales de Victor Hugo (1835-1840) : la Colonne, VArc de Triomphe, MU huit cent onze : A Laure^ duchesse d'A,

Je garde le trésor des gloires de l'Empire; Je n'ai jamais souffert qu'on osât y toucher.

L'influence de Mme de Staël sur Técole historique française subit des phases analogues. On la constate à chaque ligne dans Y Histoire de Louis XVI du sage Droz; mais, ici encore, le disciple par excellence, celui qui reprend, grandit et achève Tœuvre, c'est Guizot. Il est impossible de ne pas constater dans les Essais sur l'histoire de France (1823) l'impression toute vive des derniers écrits de Mme de Staël. Guizot y dégage dans leur cause première et leur complexité les crises intermittentes de la liberté en France, que Mme de Staël avait soupçonnées confusément, qu'elle avait trop simplifiées et trop directement dirigées vers le gouvernement représentatif. \J Histoire de la Civilisation (1828-1829) est inspirée du plus large souffle des Considérations : C'est la civilisation conçue comme le progrès constant de la justice dans la société et dans l'Etat : les conditions extérieures de la vie humaine améliorées, l'homme intime rendu plus intelligent et plus moral. Enfin V Histoire de la révolution d'Angleterre, avec le Discours philosophique qui la précède

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(1827-1828), cette histoire où les réflexions se mêlent aux récits, est pénétrée de la méthode des Consldé^ rations. Le lien se révèle jusque dans les épisodes. C'est à Mme de Staël que Guizot emprunte l'idée du noble récit qu'il a intitulé l'Amour dans le mariage. Je rattacherai, mais de plus loin, à la même influence les Essais historiques de Charles de Rémusat sur l'Angleterre. Charles de Rémusat, qui débuta dans les lettres par une notice dithyrambique sur les Considérations y s'est plus enthousiasmé pour le génie de Mme de Staël qu'il ne s'en est inspiré. La conception fondamentale des Considérations s'efiace avec la nouvelle école des historiens révolutionnaires, ceux qui prétendent isoler la Révolution française dans l'histoire de France, et en faire non une série d'événements, mais une série de symboles, une quasirévélation qui a eu ses prophètes et ses précurseurs, mais qui n'a point de précédents historiques. Le livre de Tocqueville sur l'Ancien Régime remet en honneur le dessein de Mme de Staël : il renoue les liens avec Montesquieu et avec le passé de la France. Quelque chose d'analogue se passe pour l'histoire de l'Empire. La merveilleuse chronique de M. Thiers (1845) réhabilite les temps flétris par le livre des Années d'exil, Lanfrey, qui tient d'ailleurs à Mme de Staël par Rousseau, reprend cette histoire en sous-œuvre, et ramène dans les annales de l'époque napoléonienne l'esprit des Considérations^ (1867). Mme de Staël atteint avec Lanfrey l'extrême limite de son action sur les historiens.

Son influence littéraire, encore que très étendue, n'avance pas si loin. Le livre de V Allemagne fut, à son apparition, et resta longtemps, un événement. Il révéla au grand public européen une forme du génie moderne. « Il fut, a dit Gœthe, comme un bélier puissant qui ouvrit une large brèche dans la muraille de Chine des vieux préjugés élevée entre nous et la France. 11 Ut, ce livre, que Ton voulut nous connaître au delà du Rhin, puis au delà de la Manche, et nous y avons gagné d'exercer une influence vivante au loin dans l'Occident. Bénissons donc la gêne de ce séjour et le conflit des originalités nationales qui nous semblaient alors vaines et importunes. »

Ce n'est pas seulement le goût de la littérature allemande, c'est le goût même des littératures étrangères que ce livre propagea en France. Il convient d'y rattacher le grand travail de diffusion littéraire et de traductions qui réunit les intimes et les disciples de Mme de Staël, Fauriel,Prosper de Barante, qui traduit Schiller, Guizot, qui remet au point la traduction de Shakespeare. L'influence de la pensée allemande sur la pensée française à partir de 1820 a été considérable. Parmi ceux qui ont alors reçu, subi ou répandu cette influence, il n'en est aucun qui ne la tienne plus ou moins directement de Mme de Staël. L'impulsion première lui appartient et on la découvre jusque chez les hommes qui, dans d'autres directions, s'éloigneront le plus d'elle : Quinet, par exemple, et Michelet. On la suit, immédiate, chez Nodier; par contre -coup chez Hugo

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