‹ Mme de StaëlChapitre 52 sur 55 · L INFLUENCE LITTERAIRE · texte numérisé non relu

L INFLUENCE LITTERAIRE

dans sa préface de Cromwell et dans ses drames. Elle se disperse à l'infini dans la nuée des ballades fantastiques, des effusions et des rêveries du romantisme; évocations artificielles d'une Allemagne de convention qui remplissent bientôt la littérature française et, de la littérature, passent dans les ateliers et dans les concerts. Le Rhin de Victor Hugo, le Tyrol de Musset, dans la Coupe et les lèvres, pour citer au hasard; le cortège des Mignon, des Marguerite, des MéphistOy de Delacroix à Gounod, de Johannot et Scheffer à Berlioz, procèdent en droite ligne de ce livre, un des plus a suggestifs » qui aient été jamais composés. On n'en peut distraire, non plus, l'école brillante et féconde des voyageurs et des critiques qui s'engagèrent dans le sillon et le prolongèrent en le creusant : J.-J. Ampère, Gérard de Nerval, Saint-René Taillandier. Je ne rappelle que les morts. Les derniers toutefois décrivent une Allemagne sensiblement différente de celle de 1810, et, en suivant, la trace de Mme de Staël, ils marquent le point que ses vues n'ont pas dépassé.

L'Allemagne de Mme de Staël est, dit-on, une chimère, et on a reproché à l'auteur d'en avoir illusionné les Français. Personne ne le lui a reproché avec plus d'esprit qu'un Allemand, Henri Heine, mauvais Allemand, disent ses compatriotes qui le renient, malgré son génie de poète, plus mauvais Français à coup sûr et très perfide à ceux d'entre nous qui le croiraient des nôtres parce qu'il a su, comme autrefois Frédéric, se moquer de nous avec notre propre esprit.

Son Allemagne est la contre-partie et la critique mordante de celle de Mme de Staël. « Vous avez, lui dit-il, admiré des fleurs dont vous ne connaissiez ni les racines ni le langage symbolique. » Elle n'a, ajoute Heine, entendu que les dithyrambes de la coterie romantique, elle n*a observé que des fenêtrès du palais de Weimar, à travers les rideaux brodés, derrière un éventail, en écoutant les beaux esprits de cour. Elle n*a pas démêlé dans la littérature le fatras et le bric-à-brac romantique; dans les mœurs, l'hypocrisie piétiste; dans le monde politique, la corruption et l'intrigue; dans le peuple, la rancune, la convoitise et la brutalité qui couvent sous la bonhomie et la servilité apparentes. Elle n'a pas vu sortir du chaos métaphysique TEtat-Dieu de Hegel, monstre plus dévorant, plus écrasant, plus destructeur de libertés humaines que l'Etat-Homme de Louis XIV et de Napoléon. Elle n'a pas pressenti l'effroyable aridité que la philosophie de Kant répandrait sur les âmes, le néant de Son idéal, les dérèglements de la raison débridée, l'invasion furieuse du moi transcendant, la révolution sociale qui en découle, la terreur philosophique qui en sortira et ,près de quoi la terreur sensible de Robespierre ne sera qu'un divertissement de badaud. « Vous avez plus à craindre, dit Heine aux Français, de l'Allemagne délivrée que de la Sainte-Alliance tout entière avec tous ses Croates et ses Cosaques. » Henri Heine écrit ces lignes en 1839. L'Allemagne qu'il annonce germe en 1840 et surgit en 1848.

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Mme de Staël est-elle aveugle de ne l'avoir pas discernée trente ans auparavant. Si elle s'est trompée, Heine l'a rectifiée et vigoureusement. Mais l'Allemagne que Heine a, après elle, pour la contredire, révélée à la France, a laissé plus d'illusions et fait plus de dupes que celle de Mme de Staël n'a jamais risqué d'en faire. Heine, malgré ses réserves réitérées, a répandu dans les esprits le rêve d'une Allemagne révolutionnaire et républicaine dont le premier acte de foi serait, en reconnaissance du baptême des Droits de Vhomme^ d'offrir aux Français la rive gauche du Rhin. Une autre Allemagne, celle qu'on entrevoit dans les notes de Stendhal, observée d'un fourgon de réquisitions par un intendant de Napoléon, a donné l'impression d'un peuple de a grands hommes blonds d'une apparence indolente », pusillanimes, obséquieux, peuple de fumeurs, de musiciens, d'aubergistes et de contribuables, impression plus décevante encore sous sa couleur d'observation réelle et de vue positive des choses. Mme de Staël a prévu l'Allemagne de 1813 ; cette Allemagne-là est la sève même de celle qui s'est agitée en 1840, qui s'est levée en 1870, qui marchait à la bataille en chantant des lieder populaires : le « Bon Camarade » et la a Veillée du soldat». Cette Allemagne était et est, ne nous y trompons pas, la force cachée que la machine d'Etat prussienne exploite et met en branle. On s'est étonné, en 1870, de reconnaître mêlés à des croyants mystiques de Wagner, à des disciples ingénieux de Schopenhauer,

à des érudits, à des penseurs, à des savants, à des poètes, à des artistes, les soudards de Blûcher, et de voir, dans une guerre qui passionnait toute une nation armée, prévaloir des furieux, des convoiteux çt des brutaux. Il est aussi frivole et aussi injuste de s'en prendre à Mme de Staël qu'il le serait, si la guerre ramenait les Russes au centre de l'Europe, de contester le génie de Tolstoï et les belles révélations de M. de Vogiié parce qu'on retrouverait, dans cette invasion, autour des chercheurs tourmentés de l'idéal et des pèlerins de l'au delà, les bandes terribles de Souvarof et les féroces vainqueurs de 1812.

Corinne contribua à relever l'Italie devant soimême et devant le monde. Elle dévoila le « mystère » de cette nation et de ce pays; elle propagea en Europe cette pensée qui devint un programme de politique : (c Les Italiens sont bien plus remarquables par ce qu'ils ont été. et par ce qu'ils pourraient être que par ce qu'ils sont maintenant ». Mme de Staël a initié les Italiens au romantisme; Silvio Pellico s'est évidemment inspiré d'elle; enfin elle a mérité ce jugement d'un Italien : « Elle a entrevu l'Italie de l'avenir, elle a été le précurseur d'un nouvel ordre de choses; elle s'est, par là, montrée prophétesse, et elle a devancé, dans ses appréciations, tout ce que d'autres ont dit depuis, sans la nommer ».

Dans la littérature française, on aperçoit Mme de Staël à l'éveil de toute la génération qui la suit, a Elle a été », disait Sainte-Beuve en lui consacrant un de ses derniers écrits, en 1868, « elle a été un

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des cultes de ma jeunesse, et ce culte, je ne l'ai pas abjuré ». « Elle a contribué, ajoute-t-il, avec Chateaubriand, après Jean -Jacques et Bernardin de Saint-Pierre, à exalter dans les âmes le goût du merveilleux et de l'infini ». Elle l'a fait, mais elle n'espérait pas y réussir. Elle proposait pour inspiration à la poésie à venir : « l'énigme de la destinée humaine, le recueillement contemplatif,,,, La solitude des forêts, l'horizon sans bornes, le ciel étoile,... l'éternel et l'infini dont l'âme des chrétiens est remplie ». Mais elle n'imaginait pas que la poésie française fût disposée à cette inspiration. « Notre versification, disait-elle, s'oppose à l'abandon de l'enthousiasme. » Elle n'était pas morte depuis trois ans que le poète appelé par elle se révélait au monde et lui empruntait bientôt non seulement l'inspiration, mais le titre même d'un de ses poèmes : les Recueillements. Lamartine accomplit Mme de Staël dans la poésie, comme Guizot l'accomplit dans l'histoire. Il avait, en 1811, sur les traces de Corinne et de Nelvil, parcouru l'Italie. Il avait dévoré le livre de l'Allemagne et le livre des Passions, Il exécrait l'Empire, il maudissait en Napoléon a le génie infernal parvenu à dégrader une génération tout entière, à déraciner tout un enthousiasme national! » Mme de Staël fut sa libératrice. « Tribun sublime, au cœur tendre et expansif, de la femme, femme adorable et miséricordieuse ! » Il se réclame d'elle dans une de ses premières Méditations^ datée de 1820 :

.... Mais mon &me, ô Goppel, s'envole vers les rives!

11 lui fait, en quelque sorte, hommage de son œuvre dans son discours sur les Destinées de la poésie, en 1834. Prenez dans ses vers toute la partie de Tltalie, les Méditations sur le Golisée, sur l'humanité, sur rimmortalité; relisez les apostrophes du Pèlerinage d'Harold, et vous y retrouverez, comme rythmé et harmonisé par un musicien de génie, tout ce qu'il y a de chant dans les entretiens de Corinne et de Nelvil. L'héroïne de Jocelyn est une fille de Delphine, exaltée et brûlante; on reconnaît ces cris de Didon abandonnée qui ont laissé leur écho autour dfe Goppet :

Sa voix d'airain vibrait dans la grotte ébranlée,...

Jocelyn! Jocelyn!

Viens me rendre a leurs yeux, dans tes bras entr'ouveris^. Cet asile où mon cœur braverait l'Univers....

La formidable invective de Bonaparte sort, comme la flamme cachée, du livre des Considérations : « Il regarde une créature humaine comme un fait ou comme une chose, mais non comme un semblable. Il ne hait pas plus qu'il n'aime. La force de sa volonté consiste dans l'imperturbable calcul de son égoïsme... . Nulle étincelle d'enthousiasme ne se mêlait à son besoin d'étonner l'espèce humaine.... »

Jetez cette pensée dans une âme de poète, et la voilà qui se colore en images magnifiques :

Tu grandis sans plaisir, tu tombas sans murmure. Rien d'humain ne battait sous ton épaisse armure : Sans haine et sans amour, lu vivais pour penser ; Comme l'aigle régnant dans un ciel solitaire, Tu n'avais qu'un regard pour mesurer la terre. Et des serres pour l'embrasser.

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Mme de Staël aurait applaudi les discours de Lamartine en 1840. Elle aurait désavoué V Histoire des Girondins. J'imagine qu'il en eût été de même de bien des romans qui cependant procèdent des siens, des romans de femmes en particulier. Il y a dans l'œuvre et dans la vie de plusieurs des femmes qui ont paru marcher sur sa trace, un mélange d'insubordination morale et de révolte, un fonds de cabale bruyante, une partie d'aventures par delà les frontières de Bohême, qui eût dérouté et froissé en elle la femme de bon sens et la femme sociale. Sans doute, Mauprat l'eût enchantée. Elle aurait reconnu dans Lélia et dans Consuelo des sœurs de Corinne. Mais je doute qu'elle eût approuvé les Indiana et les Valentine,et qu'elle eût aimé l'auteur, tout en l'admirant beaucoup. Je me figure qu'elle eût aimé davantage et plaint surtout, mais en l'admirant moins, Daniel Stem. Delphine Gay, avec son parti pris de pastiche et sa carrière de contrefaçon, lui eût été insupportable. Quelques-unes des femmes de Balzac, Camille Maupin, Madame de Mortsauf, l'auraient touchée. Elle aurait goûté les Mémoires de deux jeunes mariées et trouvé que Louise de Chaulieu comprenait le grand amour quand elle écrivait à son amie : « Oh! comme j'aurais aimé Napoléon et comme je lui aurais fait sentir, s'il m'eût aimé, qu'il était à ma discrétion. »

Balzac s'est inspiré de la chronique de Mme de Staël, et s'est servi de ses livres, celui des Passions en particulier, pour faire parler ses amoureuses,

ardentes et raffinées du grand monde. Il n'a pas donné, dans la Comédie humaine, de rôle à Corinne elle-même : il la jugeait trop exceptionnelle, a Après elle, dit-il, il n'y avait plus de place dans ce siècle pour une Saplio. » Il ne la fait donc paraître dans son microcosme qu'au passage et par allusion , comme Napoléon, pour vivifier le drame. C'est ainsi que pendant son séjour près de Vendôme, en 1810, lors de la crise du livre de V Allemagne, Mme de Staël rencontre Louis Lambert, en haillons, qui lisait Swedenborg. Elle s'intéresse à son singulier génie, lui paye sa pension au collège de Vendôme de 1811 à 1814, afin de l'arracher à l'Eglise et à l'Empereur, puis elle disparaît et ne s'occupe plus de lui.

Le genre même du roman de Mme de Staël , le mélange des passions et des caractères avec des réflexions, des voyages, des études de politique, d'art et d'histoire, sombra promptement après elle. La Chartreuse de Parme (1839) porta, sous ce rapport, h. Corinne un coup aussi redoutable que Henri Heine au livre de V Allemagne, Ce genre, très relevé cependant, semblait dédaigné chez nous, lorsque l'exquis auteur du Prince Vitale, du Grand Œuvre, du Roman d'une honnête femme, l'a rajeuni tout à coup et remis en honneur, ramenant ainsi, dans nos lettres, l'esprit de Mme de Staël par les chemins que, dans le même temps, suivait Lanfrey.

On a prodigieusement écrit sur Mme de Staël.

De tant d'auteurs je n'en veux ici retenir que trois parce qu'ils sont essentiels, et qu'ils dispenseraient,

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