‹ Mme de StaëlChapitre 7 sur 55 · LES LETTRES SUR ROUSSEAU · texte numérisé non relu

LES LETTRES SUR ROUSSEAU

à Saint-Preux sont déplacés : une femme coupable peut aimer la vertu, mais il ne lui est pas permis de la prêcher. » Les Lettres sur Jean^Jacques furent imprimées en 1788 et publiées en 1780. Germaine Necker était alors mariée, et c'est sous le nom de femme qu'elle devait illustrer que parut son premier ouvrage.

Si jamais mariage de raison parut déraisonnable, c'est celui que les Necker disposèrent pour leur fille. Rarement une affaire négociée avec tant et de si complexes ménagements des choses du monde conduisit pour celles du cœur à des suites plus funestes.

Mme Necker désirait un grand mariage. Elle pensa au jeune Pitt qui vint sur le continent en 1783. A moins d'épouser Mirabeau, beaucoup plus âgé qu'elle et très décrié, ou Bonaparte, plus jeune de trois ans et encore inconnu, Germaine Necker n'aurait pu s'engager dans une destinée plus extraordinaire. Mais elle considérait déjà tout ce qui n'était point Paris comme un exil. Elle refusa et il s'ensuivit quelques orages dans la famille, a Ile maudite ! écrit-elle dans son journal, source présente de mes craintes, source à venir de mes remords. » Il fallut se rabattre sur un ministre étranger accrédité près du Roi, car il n'y avait que dans le corps diplomatique que l'on pût trouver un homme de qualité professant en France la religion réformée.

C'était le cas d'un Suédois, le baron de Staël- Holstein : il était de l'âge de Mirabeau, il avait,

par conséquent dix-sept ans de plus que Germaine Necker. Il était de bonne naissance et de bon ton» joueur, prodigue et peu fortuné, insinuant, d*un esprit plus judicieux qu'étendu, avec un certain penchant à ce mysticisme' que les gens du Nord accommodent aisément avec le souci pratique des intérêts; diplomate par-dessus tout, aspirant à un beau mariage qui lui permettrait de payer ses dettes et de faire figure d'ambassadeur. La vieille comtesse de Boufflers,qui s'intéressait à lui, lui procura la bonne grâce de Necker et entreprit de gagner le roi de Suède à la combinaison. Les pourparlers ne durèrent pas moins de cinq ans. Enfin, Gustave III, ayant obtenu de la France la cession de l'île Saint-Barthélémy, consentit à transformer sa légation de Paris en ambassade, moyennant que la dot de Mlle de Necker en ferait les frais. Necker exigeait des garanties : l'ambassade perpétuelle, le titre de comte pour Staël. Gustave III promit la perpétuité de l'ambassade et retint le brevet de comte. Necker consentit. Quant à Germaine, elle dut se tenir fort honorée d'avoir fait l'objet d'une si belle transaction diplomatique. On la traita en princesse, c'est-à-dire qu'on ne lui demanda point son avis. Elle devint ainsi, le 14 janvier 1786, baronne de Staël. « Tout le monde, écrit la grande Catherine qui s'occupait de tout, assure que la fille de M. Necker fait un très mauvais parti et qu'on la marie mal. »

Tout avait contribué à développer en Germaine ridéal de l'amour dans le mariage, et son mariage,

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