‹ Mme de StaëlChapitre 8 sur 55 · LE MARIAGE · texte numérisé non relu

LE MARIAGE

qui réunissait tant de convenances, excluait cellelà. Ce fut Torigine des tempêtes et des catastrophes de sa vie.

a C'est du mariage, dit Delphine, que doivent dériver toutes les affections d'une femme; et, si le mariage est malheureux , quelle confusion n'en reste-t-il pas dans les idées, dans les devoirs, dans les qualités même ! Ces qualités vous auraient rendue plus digne de l'objet de votre choix ; mais elles peuvent dépraver le cœur qu'on a privé de toutes les jouissances : qui peut être certain alors de sa conduite? vous, madame, parce que vous ne croyez plus à l'amour; mais moi, que son charme subjugue encore, quel est l'insensé qui veut de moi, qui veut d'une âme enthousiaste, alors qu'il ne l'a pas captivée ?» — a Le sort d'une femme est fini quand elle n'a pas épousé celui qu'elle aime ; la société n'a laissé dans la destinée des femmes qu'un espoir; quand le lot est tiré et qu'on a perdu, tout est dit. »

Mme de Staël avait éprouvé sa vie et la jugeait quand elle écrivait ces lignes ; elle n'avait que vingtdeux ans et son mariage était encore tout récent lorsqu'elle insérait dans une de ses Lettres sur Jeati' Jacques Rousseau ce passage significatif : « On est vertueux quand on aime ce qu'on doit aimer; involontairement on fait ce que le devoir ordonne ;... cet abandon de soi-même, ce mépris pour tout ce que la vanité fait rechercher, prépare l'âme à la vertu. »

Elle n'était point heureuse selon son cœur, mais

ce serait la mal connsdtre que de se la figurer, en ces années de 1786 à 1789, mélancolique et exaltée à la manière des héroïnes de romans. Elle commença par s'étourdir du monde et du propre éclat de sa jeunesse. Elle fut reçue à Versailles; elle eut, rue du Bac, à Tambassade de Suède, un salon qui effaça celui de Mme Necker; elle écrivit à Gustave III des lettres spirituelles sur la société de Paris et fit à ce prince, très fat de ses « lumières », la cour qui devait, semble-t-il, le plus le flatter. Elle devint les délices de cette société charmante dont un de ses adorateurs, le jeune abbé de Périgord, disait plus tard : « Qui n'a pas vécu dans ces années ne sait pas ce que c'est que le plaisir de vivre », Ce monde se croyait rajeuni; il n'était qu'enivré de soi-même. Il finissait comme un souper où les flambeaux s'éteignent devant les fenêtres ouvertes, dans le rafraîchissement d'une belle aurore d'été. Germaine de Staël en garda une impression ineffaçable : « On n'a jamais vu ni tant d'esprit, ni tant de vie nulle part «.Toute l'âme s'écoulait en espérances, et toutes les espérances s'évaporaient en discours. Il suffisait de bien parler pour avoir du génie, et jam.iis on ne ])arla avec une plus sincère illusion d'enthousiasme. « On pensait pour parler, on parlait pour être applaudi. » Règne des salons, règne de la conversation, règne des femmes : Germaine de Staël est reine; reine à Paris, de la France qui vient, comme Marie- Antoinette est reine, à Versailles, de la France qui s'en va. Son éloquence se révèle, et ses amis

éprouvent le premier enchantement de cette improvisation merveilleuse qui faisait dire à Sismondi, quand la voix de Germaine se fut éteinte : a La vie est pour moi comme un bal dont la musique a cessé ». Elle fit des envieux, et, à peine célèbre, le monde commença de la calomnier. La malignité de ses rivaux en esprit s'ajoutait à la haine des adversaires politiques de son père. Fille de Necker, muse des réformateurs de TEtat, elle soulevait contre elle tout ce qui, dans la cour et dans Paris, tenait aux vieux abus et se piquait de monarchie pure. Joignez-y les imprudences de son langage qu'elle ne calculait jamais, étant incapable de retenir une parole brillante ou un mot piquant; les inconséquences de sa conduite, son mépris de l'étiquette ; des préférences trop déclarées, des éloignements et des dédains plus affichés encore. Elle n'en mesurait pas la portée, ne mettant pas plus de méchanceté dans ses saillies que de haine dans ses antipathies spontanées, poursuivant sans transition, dans la société, dans la politique, bientôt dans la Révolution, son rôle d'enfimt prodige et d'enfant gâtée, jouant avec le feu, jouant avec les monstres sans imaginer que ses traits pussent blesser et qu'elle pût, en retour, être mordue de la flamme ou déchirée de la griJBTe.

« Elle effrayait les femmes », a dit plus tard Mme de Rémusat qui ne l'aimait pas ; « elle blessait une foule d'hommes auxquels elle se croyait supérieure ». Parmi ceux-là, Rivarol qui en fut jaloux et l'abîma; Sénac de Meilhan qui publia ce portrait perfide.

SOUS le nom d'Hortense : « L'ivresse des talents s*est emparée d'elle et elle s'est fait une habitude de l'enthousiasme.... Ses manières ont un fracas qui étourdit; sa conversation semble un assaut; c'est plutôt une femme rare qu'une femme aimable ; mais celui qui serait aimé d'elle trouverait dans Hortense une femme unique, un trésor de pensées et de sentiments.... » Le monde avait été impitoyable à Marie- Antoinette; il fut cruel à Mme de Staël. Elle en souffrit. « Je ne connais, a-t-elle écrit, qu'une sévérité redoutable pour les ûmes sensibles, c'est celle des gens du monde. » « Lutter contre l'opinion au milieu de la société, dit Delphine, est le plus grand supplice dont je puisse me faire idée. »

Et la voilà, dans cette société malicieuse et hos* tile, exposée à toutes les surprises et à tous les sophismes des passions. Rien ne l'en défend. Un vague déisme, poussière d'une religion ruinée par les sarcasmes des philosophes; une morale romanesque inclinée à toute la casuistique du sentiment; un mariage froid et sans attrait : frêles défenses contre l'assaut d'un monde corrompu et exalté, monde d'épicuriens à imagination enthousiaste, qui vivent de libertinage et s'échauffent sur la vertu, discourent sur le droit naturel et le traduisent en intrigues, déclament comme les héros de Jean-Jacques, agissent comme ceux de Grébillon fils et prétendent opérer la rénovation de l'Etat par une politique tirée des Liaisons dangereuses*

Parmi les jeunes chefs de cette génération qui

se donnaient rendez- vous dans son salon, Mme de Staël en distinguait trois qui lui tenaient de plus près que les autres à Tesprit ou au cœur. « Les trois hommes que j'aimais le plus, a-t-elle dit plus tard, que j'aimais depuis l'âge de dix-neuf et vingt ans, c'étaient Narbonne, Talleyrand et Mathieu de Montmorency. » Ce dernier doit être placé dès l'abord et gardé à part : il ne paraît jamais avoir joué que le rôle de confident et de consolateur, mais confident intime, consolateur d'élite, uni d'enthousiasme à son amie, en communauté d'illusions avec elle, le seul qui ne troubla jamais sa vie, qui n'y exerça qu'une influence bienfaisante et qui, sans charmer autant que les autres son esprit, eut peut-être une intelligence plus complète de son génie. Mathieu, nonobstant quelques inconséquences, était au fond homme de bien et sincèrement épris de vertu. Les deux autres étaient de parfaits roués. Talleyrand, encore qualifié d'abbé de Périgord, mais déjà très sécularisé d'esprit et de mœurs, non le Talleyrand classique des chancelleries et des congrès, ridé, vieilli,' fatigué de toutes choses sans être rassasié de rien, mais un Talleyrand de la trentième année, très jeune d'aspect, très en goût, très élégant de tenue, plus fripon encore que sceptique, une sorte de Gondi plus imprégné de Laclos que de Saint- Evremond, et qui s'est appelé Chérubin quand il était au séminaire. Narbonne, grand seigneur, grand charmeur, le port et la réputation d'un homme d'Etat, inépuisable en idées et en projets>

chaleureux et épigrammatique) le plus éblouissant des causeurs, supérieur peut-être à Rivarol parce qu'il cause en gentilhomme qui prodigue son esprit et non en virtuose de profession ; homme du monde, homme de cour, imposant aux hommes, irrésistible aux femmes, avec ce double prestige, d'une légende romanesque sur son passé et de triomphantes prophéties pour son avenir. Guibert venait de mourir à propos, en habile, qu'il avait toujours été, ménager de sa réputation de grand homme et d'homme heureux. Mme de Staël écrivit un Eloge a du héros » dans le ton funèbre et emphatique d'un de ses maîtres, Thomas : « C'est un chêne courbé par les vents, c'est la nature abandonnant le plus beau de ses ouvrages! » Elle le vit ressusciter, rajeuni et idéalisé encore, s'il est possible, sous les traits de Narbonne. Elle fut éblouie.

La Révolution tourna tout à coup vers les affaires les plus belles facultés de Mme de Staël et sembla lui offrir une nouvelle destinée, celle de femme politique. Elle en prit le personnage, elle n'en possédait pas le caractère. Inspiratrice d'un grand parti qui se crut maître de la France, les constitutionnels, elle resta grande maîtresse de maison et femme très passionnée de son bonheur au milieu de l'ébranlement général des choses. Elle ne pouvait mener la politique que de son salon : elle put se figurer, un moment, qu'elle en ferait l'Etat même. Ce ne fut jamais qu'un boudoir politique, un boudoir rayonnant et retentissant, mais un boudoir. La Révolution

passa autour, Tisola, puis le submergea. Il n'en pouvait être autrement.*

La crise où Ton entrait n'était pas affaire d'esprit, d'éloquence et de cabales, c'était une affaire d'Etat, la plus formidable qui se fût encore vue, et il y fallait non de ces vains Pompées et de ces Cicérons dont Mme de Staël fut toujours idolâtre, mais de ces Syllas et de ces Césars dont elle eut toujours horreur. Elle s'intéressait trop à trop d'idées et à trop de personnes; elle aimait trop à plaire, à admirer, à consoler surtout, à se dévouer; elle avait trop de justice dans la conscience, trop de pitié dans le cœur, trop de délicatesse dans l'ame : elle pouvait inspirer ses contemporains, elle n'était capable ni de mener les hommes, ni d'exploiter leurs faiblesses, ni d'employer leurs vices. Elle ne formait point de desseins qu'elle ne rompît aussitôt pour servir un ami. Epargner une souffrance lui semblait le dernier mo^ de l'activité humaine. La raison d'Etat lui paraissait un blasphème. Le mot même d'Etat renfermait je ne sais quoi d'apre et de tyrannique qui lui répugnait. Il figure à peine dans ses écrits. Le gouvernement n'y apparaît que comme une convention de théâtre. Elle n*aimait que la liberté. Animée d'un génie viril, elle était trop femme par les faiblesses et par la bonté du cœur pour être politique. La politique ne pouvait être dans sa vie qu'une souffrance et une déception de plus.

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