‹ Mme de StaëlChapitre 102 sur 112 · S É J O I ' R A M A F L I E R S . — - P R E M I E R EXIL · texte numérisé non relu

S É J O I ' R A M A F L I E R S . — - P R E M I E R EXIL

J'arrivai dans une petite campagne à dix lieues de Paris (2). formant le projet de m'établir les hivers dans cette retraite

(1) Cf. Cansid rations sur ta Révolution française, III" partie. chap. xxvi. Mme de Staël n'a, pas tout dit sur cette entrevue avec Bonaparte chez Berthier. Nous savons quelle fut « la plus commune question du monde ». Elle en a fait confidence au Paisse Golofkine. qui l'a consignée dans ses Souvenirs inédits. Mme de Staël avait passé deux jours et deux nuits à préparer par écrit des réponses sur tous les sujets qu'aborderait son ennemi. Or, suivi de son frère Lucien. Bonaparte s'arrête devant Mme de Staël, avise ses épaules décolletées, et brusquement : « Vous avez sans doute nourri vousmême vus enfants? » Mme de Staël resta muette, pétrifiée : elle n'avait pas prévu la question. Et Bonaparte de s'en aller, en disant à Lucien :

VOUS le voyez, elle ne veut même pas dire ni oui. ni non! (Cf. L Pingaud, Madame <><• Staël et le duc >l, Rovigo, Berne de Paris, l"r décembre 1903.) Voir encore sur les grossièretés de Napoléon ;i l'égard des femmes, Mme de Rémusat, Mémoires, t. II. p. 77. l«!t: Chaptal, Mes Souvenirs sur Napoléon, p. 321.

(2) A Mafliers près de Beaumonfc-sur-Oise, au nord de la forêt de Montmorency. Mme de Staël y arriva en septembre 1803,

tant que durerait la tyrannie. Je ne voulais qu'y voir mes anus, et quelquefois aller au spectacle et au Musée. C'est tout ce que je souhaitais du séjour de Paris, dans l'état de défiance et d'espionnage qui commençait à s'établir; et j'avoue que je ne vois pas quel inconvénient il pouvait y avoir pour le Premier Consul à me laisser ainsi dans un exil volontaire. J'y étais eu effet paisible depuis un mois, lorsqu'une femme, comme il y en a tant (1), cherchant à se faire valoir aux dépens d'Une autre femme plus connue qu'elle, vint dire au Premier Consul que les chemins étaient couverts de gens qui allaient me faire visite. Certes, rien n'était moins vrai. Les exilés qu'on .allait voir, c'étaient ceux qui, clans le dix-huitième siècle, avaient presque autant, de force que les rois qui les éloignaient ; mais quand on résiste au pouvoir, c'est qu'il n'est pas tyrannique, car il ne peut l'être que par la soumission générale. Quoi qu'il en soit, Bonaparte saisit le motif qu'on lui donna pour m'exiler, et un de mes amis me prévint qu'un gendarme viendrait smis peu de jours me signifier Torche de partir. On n'a pas l'idée, dans les pays où la routine au moins garantit les particuliers de toute injustice, de l'état où jette la nouvelle subite de certain acte arbitraire. Je suis d'ailleurs très ébranlable par ma nature : mon imagination conçoit mieux la peine que l'espérance, et quoique souvent j'aie éprouvé que le chagrin se dissipe par des circonstances nouvelles, il me semble toujours, quand il arrive, que rien ne pourra m'en délivrer. En effet, ce qui est facile, c'est d'être malheureux, surtout lorsqu'on aspire aux lots privilégiés de la vie.

Je me retirai dans l'instant même chez une femme vraiment bonne et spirituelle (2), à qui, je dois le dire, j'étais recommandée par un homme qui occupait une place importante dans le gouvernement (3) ; je n'oublierai point le courage avec lequel il m'offrit lui-même un asile : mais il aurait la même bonne intention aujourd'hui, qu'il ne pourrait se conduire de même sans perdre toute son existence. A mesure qu'on laisse avancer la tyrannie, elle croît aux regards comme un fantôme ; mais elle saisit avec la force d'un être réel. J'arrivai donc dans la campagne d'une personne cpie je connaissais à peine, au milieu d'une socii'té qui m'était tout ;'i fail étrangère, et portant dans le cœur un cha-

(1) .Mme de Genlis.

(2) Mme de la Tour.

(3) Regnault de Saint-Jean-d'Angély.

min cuisant que je ne voulais pas laisser voir. La nuit, seule avec une femme dévouée depuis plusieurs années à mon service, j'écoutais à la fenêtre si nous n'entendrions point les pas d'un gendarme à cheval : le jour j'essayais d'être aimable pour cacher ma situation. J'écrivis de cette campagne à Joseph Bonaparte une lettre qui exprimait avec vérité toute ma tristesse. Une retraite à dix lieues de Paris était l'unique objet de mon ambition, et je sentais avec désespoir que si j'étais une fois exilée, ce serait pour longtemps, et peut-être pour toujours. Joseph et son frère Lucien firent généreusement tous leurs efforts pour me sauver, et l'on va voir qu'ils ne furent pas les seuls.

Mme Récamier, cette femme si célèbre pour sa figure, et dont le caractère est exprimé par sa beauté même, me fit proposer de venir demeurer à sa campagne, à Saint-Brice, à deux lieues de Paris. J'acceptai, car je ne savais pas alors que je pouvais nuire à une personne si étrangère à la politique ; je la croyais à l'abri de tout, malgré la générosité de son caractère. La société la plus agréable se réunissait chez elle, et je jouissais là, pour la dernière fois, de tout ce que j'allais quitter, ("est dans ces jours orageux que je reçus le plaidoyer de M. Macintosh : là je lus ces pages où il faisait le portrait d'un jacobin qui s'est montré terrible dans la Révolution contre les enfants, les vieillards et les femmes, et qui se plie sous la verge du Corse qui lui ravit jusqu'à la moindre part de cette liberté, pour laquelle il se prétendait armé. Ce morceau, de la plus belle éloquence, m'émut jusqu'au fond de l'âme : les écrivains supérieurs peuvent quelquefois, à leur insu, soulager les infortunés, dans tous les pays et dans tous les temps. La France se taisait si profondément autour de moi, que cette voix, qui tout à coup répondait à mon âme, me semblait descendue du ciel : elle venait d'un pays libre. Après quelques jours passés chez Mme Récamier sans entendre parler de mon exil, je me persuadai que Bonaparte y avait renoncé. Il n'y a rien de plus ordinaire que de se rassurer sur un danger quelconque, lorsqu'on n'en voit point de symptômes autour de soi. Je me sentais si éloignée de tout projel comme de tout moyen hostile, même contre cet humilie, qu'il nu' semblait impossible qu'il ne me laissât pas en paix; et, après quelques jours, je retournai dans ma maison <le campagne, convaincue qu'il ajournait ses résolutions contre moi et se contentait de m'avoir fait peur. En effet, c'en était bien ;\^<v/1. non pour changer mon opinion, non pour m'obji-

gër à le désavouer, mais pour réprimer eu moi le reste d'habitude républicaine qui m'avait portée Tannée précédente à parler avec trop dp franchise.

J'étais à table avec trois de mes amis, dans une salle d'où Ton voyait le grand chemin et la porte d'entrée : c'était à la fin de septembre (1). A quatre heures, un homme en habit gris, à cheval, s'arrête à la grille et sonne : je fus certaine de mon sort. Il me fit demander: je le reçus dans le jardin. En avançant vers lui, le parfum des fleurs et la beauté du soleil me frappèrent. Les sensations qui nous viennent par les combinaisons de la société sont si différentes de celles de la nature ! Cet homme me dit qu'il était le chef de la gendarmerie de Versailles (2), mais qu'on lui avait ordonné de ne pas mettre son uniforme dans la crainte de m'effrayer : il me montra une lettre signée de Bonaparte qui portait Tordre de m" éloigner à quarante lieues de Paris dans vingt-quatre heures, en me traitant cependant avec tous les égards dus à une femme d'un nom connu. Il ajoutait qu'étant étrangère, j'étais soumise à la police : cet égard pour la liberté individuelle ne dura pas longtemps, et bientôt après moi d'autres Français et Françaises furent exilés sans aucune forme de procès. Je répondis à l'officier de gendarmerie que partir dans vingt-quatre heures convenait à des conscrits, mais non pas à nue femme et à des enfants, et en conséquence je lui proposai de nv accompagner à Paris, où j'avais besoin de passer trois jours pour les arrangements nécessaires à mon voyage. Je montai dans ma voiture avec mes enfants et cet officier, qu'on avait choisi comme le plus littéraire des gendarmes. En effet, il me fit des compliments sur mes écrits. « Vous voyez, lui dis-je, monsieur, où cela me mène, d'être une femme d'esprit ; déconseillez-le, je vous prie, aux personnes de votre famille, si vous en avez l'occasion. » J'essayais de me monter par la fierté, mais je sentais la griffe dans mon cœur.

Je m'arrêtai quelques instants chez Mme Récamier ; j'y trouvai le général Junot, qui, par dévouement pour elle, promit d'aller parler le lendemain malin au Premier Consul (3). Il le

(1) Légère inexactitude. C'était le samedi 22 vendémiaire (15 octobre L803).

(2) Il étaitj en réalité, lieutenant de gendarmerie; il s'appelait ( raudriot.

(3) Cf. .Mme d'Abrantès, Salons de Paris, t. II. « Quel intérêt prends-tû donc à cette Eemme? s'écria Bonaparte en frappant du

fit en effet avec la plus grande chaleur. On croirait qu'un homme si utile par son ardeur militaire à la puissance de Bonaparte devait avoir sur lui le crédit de faire épargner une femme ; mais les généraux de Bonaparte, tout en obtenant de lui des grâces sans nombre pour eux-mêmes, n'ont aucun crédit. Quand ils demandent de l'argent ou des places, Bonaparte trouve cela convenable ; ils sont dans le sens de son pouvoir puisqu'ils se mettent dans sa dépendance ; mais si, ce qui leur arrive rarement, ils voulaient défendre des infortunés ou s'opposer à quelque injustice, on leur ferait sentir bien vite qu'ils ne sont que des bras chargés de maintenir l'esclavage, en s'y soumettant eux-mêmes.

J'arrivai à Paris dans une maison nouvellement louée, et que je n'avais pas encore habitée ; je l'avais choisie avec soin dans le quartier et l'exposition qui me plaisaient (1) ; et déjà, dans mon imagination, je m'étais établie dans le salon avec quelques amis dont l'entretien est, selon moi, le plus grand plaisir dont l'esprit humain puisse jouir. Je n'entrais dans cette maison qu'avec la certitude d'en sortir, et je passais les nuits àparcourir ces appartements dans lesquels je regrettais encore plus de bonheur que je n'en avais espéré. Mon gendarme revenait chaque matin, comme dans le conte de Barbe-Bleue, me presser de partir le lendemain, et chaque fois j'avais la faiblesse de demander encore un jour. Mes amis venaient dîner avec moi, et quelquefois nous étions gais, comme pour épuiser la coupe de la tristesse, en nous montrant les uns pour les autres les plus aimables qu'il nous était possible, au moment de nous quitter pour si longtemps. Us me disaient que cet homme, qui venait chaque jour me sommer de partir, leur rappelait ces temps de la Terreur, pendant lesquels les gendarmes venaient demander leurs victimes.

On s'étonnera peut-être que je compare l'exil à la mort ; mais de grands hommes de l'antiquité et des temps modernes ont succombé à cette peine. On rencontre plus de braves contre l'échafaud que contre la perte de sa patrie. Dans tous les codes de lois, le bannissement perpétuel est considéré comme une

pied avec violence. — « L'intérêt, dit Junot, que je porterai toujours à un être faible souffrant par le cœur. Et puis cette femme serait enthousiaste de vous, mon général, si vous Le vouliez. » — « Oui, oui, je la connais; mais passato il pericolo, gabbato il santo! » (i) Rue de Lille, n°540.

des peines les plus sévères ; et le caprice d'un homme inflige en France, en se jouant, ce que des juges consciencieux n'imposent qu'à regret aux criminels. Des circonstances particulières m'offraient un asile et des ressources de fortune dans la patrie de mes parents, la Suisse ; j'étais à cet égard moins à plaindre qu'un autre, et néanmoins j'ai cruellement souffert. Je ne serai donc point inutile au monde, en signalant tout ce qui doit porter à ne laisser jamais aux souverains le droit arbitraire de l'exil. Nul député, nul écrivain, n'exprimera librement sa pensée, s'il peut être banni quand sa franchise aura déplu ; nul homme n'osera parler avec sincérité, s'il peut lui en coûter le bonheur de sa famille entière. Les femmes surtout, qui sont destinées à soutenir et à récompenser l'enthousiasme, tâcheront d'étouffer en elles les sentiments généreux, s'il doit en résulter ou qu'elles soient enlevées aux objets de leur tendresse, ou qu'ils leur sacrifient leur existence en les suivant dans l'exil. (Irepartie. chap. xi.)

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