SUPPRESSION DU LIVRE « DE L'ALLEMAGNE
Le 23 septembre, je corrigeai la dernière épreuve de Y Allemagne : après six ans de travail, ce m'était une vraie joie de mettre le mot fin à mes trois volumes. Je fis la liste des cent personnes à qui je voulais les envoyer dans les différentes parties de la France et de l'Europe ; j'attachais un grand prix à ce livre, que je croyais propre à faire connaître des idées nouvelles à la France : il me semblait qu'un sentiment élevé sans être hostile l'avait inspiré, et qu'on y trouverait un langage qu'on ne parlait plus.
Munie d'une lettre de mon libraire (1). qui m'assurait que la Censure avait autorisé la publication de mon ouvrage, je crus n'avoir rien à craindre, et je partis avec mes amis dans une terre de M. Mathieu de Monl morency,qui est à cinq lieues de Blois(2). I /habitation de cette terre est au milieu d'une forêt : je m'y promenais avec l'homme que je respecte le plus dans le monde, depuis que j'ai perdu mon père. La beauté du temps, la magnifi-
1 1 1 Le libraire Nicolle, éditera du livre De l'Allemagne. En réalité Nicolle avait imprimé l'ouvrage avant d'avoir obtenu le visa de la censure. Deux volumes sur trois avaient été examinés; ce ne fut que le 26 septembre que l'examen du troisième fut terminé.
(2) La terre de La Fores! ou de la Godînière.
cence de la forêt, les souvenirs historiques que retraçait ce lieu, où s'est donnée la bataille de Fretteval, entre Philippe-Auguste et Kichard Cœur de Lion, tout contribuait à mettre mon âme clans la disposition la plus douce et la plus calme. Mon digne ami (1), qui n'est occupé sur cette terre que de mériter le ciel, dans cette conversation comme dans toutes celles que nous avions eues ensemble, ne s'occupait point des affaires du temps et ne cherchait qu'à faire du bien à mon âme.
Nous repartîmes le lendemain, et dans ces plaines du Vendômois, où l'on ne rencontre pas une seule habitation, et qui, comme la mer, semblent offrir partout le même aspect, nous nous perdîmes complètement. Il était déjà minuit, et nous ne savions quelle route suivre, dans un pays toujours le même, et dont la fécondité est aussi monotone que pourrait l'être ailleurs la stérilité, lorsqu'un jeune homme à cheval, se doutant de notre embarras, vint nous prier de passer la nuit dans le château de ses parents (2). Nous acceptâmes cette invitation, qui était un vrai service, et nous nous trouvâmes tout à coup au milieu du luxe de l'Asie et de l'élégance de la France. Les maîtres de la maison avaient passé beaucoup de temps dans l'Inde, et leur château était orné de tout ce qu'ils avaient apporté de leurs voyages. Ce séjour excitait ma curiosité, et je m'y trouvais à merveille (3). Le lendemain, M. de Montmorency me remit un billet de mon fils, qui me pressait de revenir chez moi, parce que mon ouvrage éprouvait de nouvelles difficultés à la Censure. Mes amis, qui étaient avec moi dans le château, me conjuraient de partir ; je ne devinais point ce qu'ils me cachaient, et,
( 1 1 M. de Montmorency.
(2) Le château de Conan, appartenant à M. Chevalier, aujourd'hui préfet du Var. (Édit. 1821.) Cf. sur la famille Chevalier Frénilly, Mémoires.
(3) Inquiet de ne pas voir arriver ma mère, j'étais monté à cheval pour aller à sa rencontre, afin d'adoucir, autant qu'il était en moi, la nouvelle qu'elle devait apprendre à son retour; mais je m'égarai comme elle dans les plaines uniformes du Vendômois, et ce ne fut qu'au milieu de la nuit, qu'un heureux hasard me conduisit à la porte du château ou on lui avait donné l'hospitalité. Je fis réveiller M. de Montmorency, et, après lui avoir appris le surcroit de persécution <|iie la police impériale dirigeait contre ma mère, je repartis pour achever de mettre ses papiers en sûreté, laissant à, M. (le Montmorency le soin de la préparer au nouveau coup qui la menaçait.
Note de M. de Staël fils, édit. 1823 |
m" en tenant à la lettre de ce que m'écrivait Auguste, je passais mon temps à examiner toutes les raretés de l'Inde sans me douter de ce qui m'attendait. Enfin je montai en voiture, et mon brave et spirituel Vendéen (1), que ses propres périls n'avaient jamais ému, me serra la main les larmes aux yeux : je compris alors qu'on me faisait un mystère de quelques nouvelles persécutions, et M. de Montmorency, que j'interrogeai, m'apprit que le général Savary, autrement dit le duc de Rovigo, avait envoyé ses soldats de police pour mettre en pièces les dix mille exemplaires qu'on avait tirés de mon livre, et que j'avais reçu l'ordre de quitter la France sous trois jours (2). Mes enfants et mes amis n'avaient pas voulu que j'apprisse une telle nouvelle chez les étrangers ; mais ils avaient pris toutes les précautions possibles pour- que mon manuscrit ne fût pas saisi, et ils parvinrent à le sauver quelques heures avant qu'on vînt me le demander. Cette nouvelle douleur nie prit l'âme avec une grande force. Je m'étais flattée d'un succès honorable par la publication de mon livre. Si les censeurs m'eussent refusé l'autorisation de l'imprimer, cela m'aurait paru simple ; mais, après avoir subi toutes leurs observations, après avoir fait des changements qu'ils exigeaient de moi, apprendre que mon livre était mis au pilon, et qu'il fallait me séparer des amis qui soutenaient mon courage, cela me fit verser des larmes. J'essayai cependant encore une fois de me surmonter, pour réfléchir à ce qu'il fallait faire dans une situation où le parti que j'allais prendre pouvait tant influer sur le sort de ma famille. En approchant de la maison que j'habitais, je donnai mon écritoire, qui renfermait encore quelques notes sur mon livre, à mon fils cadet ; il sauta par-dessus un mur pour entrer dans l'habitation par le jardin. Une Anglaise (3), mon excellente amie, vint au-devant de moi pour m'avertir de tout ce qui s'était passé : i"apercevais de loin les gendarmes qui erraient autour de ma demeure ; mais il ne paraît pas qu'ils me cherchassent : ils étaient sans doute à la poursuite d'autres malheureux, de conscrits, d'exilés, de personnes en surveillance, enfin de toutes les classes d'opprimés qu'a créées le régime actuel en France. (IIe partie, chap. ier.)
1 1 ) .M. de Salabeny.
(2) Le ministre avait donné l'ordre au préfet de la taire partit
dans les quarante-huit heures pour L'Amérique ou pour Coppet.
{'.'>) Mlle Kamlall. une Anglaise froide, dure, ronde comme une
boulé, dit Chamisso; elle étail institutrice d'Albertine de Staël.