FUITE DE COPPET (23 MAI
Déchirée par l'incertitude, je parcourus le parc de Coppet ; je m'assis dans tous les lieux où mon père avait coutume de se reposer pour contempler la nature ; je revis ces mêmes beautés des ondes et de la verdure que nous avions si souvent admirées ensemble ; je leur dis adieu en me recommandant à leur douce influence. Le monument qui renferme les cendres de mon père et de ma mère, et dans lequel, si le bon Dieu le permet, les miennes doivent être déposées (1), était une des principales causes de mes regrets, en m' éloignant des lieux que j'habitais : mais je trouvais presque toujours, en m'en approchant, une sorte de force qui me semblait venir d'en haut. Je passai une heure en prière devant cette porte de fer qui s'est refermée sur les restes du plus noble des humains, et là mon âme fut convaincue de la nécessité de partir. Je me rappelai ces vers fameux d'un poète latin, Claudien (2), dans lesquels il exprime l'espèce de doute qui s'élève dans les âmes les plus religieuses, lorsqu'elles voient la terre abandonnée aux méchants et le sort des mortels comme flottant au gré du hasard. Je sentais que je n'avais plus la force d'alimenter l'enthousiasme qui développait en moi tout ce que je puis avoir de bon, et qu'il me fallait entendre parler ceux qui pensaient comme moi, pour me fier à ma propre croyance et conserver le culte que mon père m'avait inspiré. J'invoquai plusieurs fois, dans cette anxiété, la mémoire de mon père, de cet homme, le Fénelon de la politique (3), dont le
(1) Ce monument est situé en face du château de Coppet, de l'autre côté du chemin.
(2) Scepe mihi (Initiant traxit sententia mmtem, Curaient superi terras, an nnllus inesset Eëctor, et incerto puèrent mortalia casu.
Âbstulit hune tandem Rufini pœna tumultum [lisuli itque deos. Jam non ad culmina rem m Injuste* crevisse guerar; tolluntur in ail a m JJt lap a graviore ruant.
(In Rufinum, hb. I.)
(3) I. expression et la comparaison qui suit entre Neeker et Napo léon paraîtront un peu hyperboliques à qui ue connaît pas la pru fonde dévotion que Mme de Staël gardait à la mémoire de son père.
génie était en tout opposé à celui de Bonaparte ; et il en avait, du génie, car il en faut au moins autant pour se mettre en harmonie avec le ciel que pour évoquer à soi tous les moyens déchaînés par l'absence des lois divines et humaines. J'allai revoir le cabinet de mon père, où son fauteuil, sa table et ses papiers sont encore à la même place ; j'embrassai chaque trace chérie, je pris son manteau, que jusque alors j'avais ordonné de laisser sur sa chaise, et je l'emportai avec moi pour m'en envelopper, si le messager de la mort s'approchait de moi. Ces adieux terminés, j'évitai le plus que je pus les autres adieux, qui me faisaient trop de mal, et j'écrivis aux amis que je quittais, en ayant pris soin que ma lettre ne leur fût remise que plusieurs jours après mon départ.
Le lendemain samedi, 23 mai 1812, à deux heures après midi, je montai dans ma voiture en disant que je reviendrais pour dîner : je ne pris avec moi aucun paquet quelconque ; j'avais mon éventail à la main, ma fille le sien, et seulement mon fils et M. Rocca portaient dans leurs poches ce qu'il nous fallait pour quelques jours de voyage. En descendant l'avenue de Coppet, en quittant ainsi ce château qui était devenu pour moi comme un ancien et bon ami, je fus près de m' évanouir : mon fils me prit la main et me dit : « Ma mère, tu pars pour l'Angleterre, songes-y (1). » Ce mot ranima mes esprits. J'étais cependant à près de deux mille lieues de ce but, où la route naturelle m'aurait si promptement conduite ; mais du moins chaque pas m'en rapprochait. Je renvoyai, à quelques lieues de là. un de mes gens, pour annoncer chez moi que je ne rentrerais que le lendemain, et je continuai ma route jour et nuit, jusqu'à une ferme au delà de Berne, où j'avais donné rendez-vous à un autre de mes amis, qui voulait bien m' accompagner ; c'était aussi là que je devais quitter mon fils aîné (2), qui a été élevé par l'exemple de mon père jusqu'à l'âge de quatorze ans et dont les traits le rappellent.
Une seconde fois, tout mon courage m'abandonna; cette Suisse encore si calme et toujours si belle, ces habitants qui savent être libres par leurs vertus, lors même qu'ils ont perdu
(1) L'Angleterre étail alors L'espoir de quiconque souffrait pour la cause «le la liberté ; pourquoi faut-il qu'après la victoire ses ministres aient si cruellement trompé l'attente de l'Europe! (Noie de M. de Staël fils, édit 1821.)
(2) Auguste de Staël.
l'indépendance politique, tout ce pays me retenait : il me semblait qu'il me disait de ne pas le quitter. Il était encore temps de revenir ; je n'avais point fait de pas irréparables. Quoique le préfet se fût avisé de mïnterdire la Suisse, je voyais bien que c'était la crainte que je n'allasse plus loin. Enfin, je n'avais pas encore passé la barrière qui ne nie laissait plus la possibilité de retourner : l'imagination a de la peine à soutenir cette pensée. D'un autre côté, il y avait aussi l'irréparable dans la résolution de rester ; car, ce moment passé, je sentais, et l'événement Fa bien prouvé, que je ne pourrais plus m' échapper. D'ailleurs, il y a je ne sais quelle honte à recommencer des adieux si solennels, et l'on ne peut guère ressusciter pour ses amis plus d'une fois. Je ne sais ce que je serais devenue, si cette incertitude, à l'instant même de l'action, avait duré plus longtemps, car ma tête en était troublée. Mes enfants me décidèrent, et en particulier ma fille, à peine âgée de quatorze ans(l). Je m'en remis, pour ainsi dire, à elle, comme si la voix de Dieu devait se faire entendre par la bouche d'un enfant. Mon fils s'en alla, et, quand je ne le vis plus, je pus dire comme lord Russel : La douleur de la mort est passée. Je montai dans ma voiture avec ma fille ; une fois l'incertitude finie, je rassemblai mes forces dans mon âme, et j'en trouvai pour agir qui m'avaient manqué en délibérant. (IIe partie, chap. v.)
(1) Albertine de Staël, la future duchesse de Broglie.