PORTRAIT DE M DE STAËL PAR ELLE-MEME
Je vais dire la vérité une fois sur moi-même, comme si j'étais chargée de mon oraison funèbre. Je parle vivement sur tout parce que la nature m'a créée pour la conversation mais je n'ai de ma vie dirigé une affaire publique, parce que, pour être distinguée en conversation, il faut de l'esprit et tpie, pour influer, il faut de l'adresse. J'ai de l'un et point de l'autre. Aucun être vivant ne peut se plaindre de moi, parce cpie je n'ai de ma vie fait du mal. .Je n'ai jamais, — par moralité peutêtre, par fierté sûrement, — je n'ai jamais laissé un ressentiment s'approcher de moi. Je n'ai point t'ait de mal et j'ai employé tout ce que la nature m'avait donné de moyens pour être utile aux êtres malheureux. La passion de mon âme, c'est la pitié. ( >n va voir que j'aime et professe avec quelque courage les républicains : mais il est un point sur Lequel les républicains ont bien fait de n'avoir pas de confiance en moi, c'est lorsqu'il s'agissait d'une mesure de rigueur quelconque. Mon âme les repousse toutes, et mon esprit, venant au secours de mon âme,
m'a toujours convaincue qu'avec un degré de génie de plus on arrivait au même but avec moins d'efforts, c'est-à-dire en causant moins de douleurs... .
Voilà, je l'atteste, le vrai sur moi, et tellement vrai qu il n'est pas' un de mes amis que je n'appelle avec confiance en témoignage; pas un ennemi qui, tout en m attaquant, ne s'adressât à moi avec confiance si j'avais le pouvoir de le secourir (Bibl. Nat, Manuscrits, Fonds français, 1900, fol. 128.