CHAPITRE III
Surviennent les événements de brumaire 1799.
On connaît les sentiments de Mme de Staël : plus encore que le 18 Fructidor elle a approuvé le 18 Brumaire. Fructidor a sauvé la France de la réaction royaliste ; brumaire la sauve de l'anarchie. Toutes les dénégations postérieures de Mme de Staël ne tiennent pas contre les faits; elle a admiré, courtisé le héros Bonaparte; elle l'a cru l'homme « nécessaire », et nécessaire pour sauver la liberté. Cette fois encore, ne triomphons pas bruyamment de sa déconvenue, ne nous faisons pas les prophètes du passé. Son erreur, si erreur il y a, a été celle de tous les idéologues et de Benjamin Constant, qui croyaient que le général Bonaparte serait « leur général » et que, sous son égide, ils organiseraient la liberté.
Elle s'est ressaisie assez vite, d'ailleurs, et, alors qu'il lui aurait suffi, comme h tant d'autres, de quelques flatteries et d'un peu de complaisance pour vivre à Paris comblée de grâces et d'honneurs, elle eut la naïveté et le courage de poser ses conditions. Ce fut, en avril 1800, le livre De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. Remarquons le titre : avec les institutions sociales et non pas, comme on le dit parfois, avec la société. Ce n'est rien moins que la question des rapports de la littérature, entendez de la pensée humaine et des plus nobles aspirations de l'homme, désir du bonheur, amour de la gloire et de la liberté, avec la science du gouvernement et la politique ; c'est l'invitation à peine déguisée au Premier Consul de rester fidèle aux principes du dix-huitième siècle
et de la Révolution, à ce qu'on nommait alors d'un mot : la philosophie. Les écrivains de la contre-Révolution, les Fontanes et les Chateaubriand, ne s'y trompèrent pas. ils reconnurent l'ennemi abhorré, celui qu'ils poursuivaient de leurs sarcasmes et de leur haine dans le Mercure (1). « Mme de Staël a bien l'air, écrivait Chateaubriand, de ne pas aimer le gouvernement actuel et de regretter les jours d'une plus grande liberté. »
Mais ce serait une grave erreur et une injustice de ne voir dans cet ouvrage que le livre d'une heure et le reflet des inquiétudes politiques de Mme de Staël. Le présent l'inspire; mais son regard s'étend plus loin. Par delà le présent, elle voit l'avenir de la France et la destinée de l'humanité.
Aujourd'hui, l'intérêt du livre a changé. Les historiens du romantisme savent gré surtout à Mme de Staël des idées nouvelles, qui annoncent le grand mouvement littéraire du commencement du siècle. Ils lui pardonnent la thèse de la « perfectibilité » indéfinie, difficile à soutenir en matière d'art, en faveur de ces idées : réhabilitation du moyen âge. tant décrié par Voltaire (chap. vin de la première partie) ; jugement équitable du christianisme ; plaidoyer en faveur des littératures du Nord, de l'Angleterre et de l'Allemagne, qui doivent régénérer la littérature française ; admiration enthousiaste du génie, préférable avec ses incorrections à la plate médiocrité. Que d'idées Chateaubriand dans le Génie du christianisme, qu'il écrit cala même époque, empruntera, sans le dire, à Mme de Staël (2) !
De la littérature, enfin, c'est toujours Mme de Staël avec son amour sincère de l'humanité, son enthousiasme, sa tristesse aussi et la profonde mélancolie de son âme.
(1) Cf. Mercure de France, messidor an VIII ei nivôse an IX.
(2) Cf. Lettre de Benjamin Constanl à Fauriel, citée par Sainte- Beuve dans son Chateaubriand (t. I1'. p. L94) : « Il a pillé les idées de l'ouvrage sur la Littérature. ■ Et Paul Gautier, thèse latine ±\w Cha~ teaubriand ei Mme de Staël, p. .">l et suiv.