‹ Mme de StaëlChapitre 17 sur 112 · AVEC LES INSTITUTIONS SOCIALES · texte numérisé non relu

AVEC LES INSTITUTIONS SOCIALES

LA PERFECTIBILITE

Ce que je crois plutôt, c'est que les détracteurs du système de la perfectibilité de l'espèce humaine n'ont pas médité sur les véritables hases de cette opinion. En effet, ils conviennent que les sciences font des progrès continuels, et ils veulent que la raison n'en fasse pas. Mais les sciences ont une connexion intime avec toutes les idées dont se compose l'état moral et politique des nations. En découvrant la boussole, on a découvert le nouveau inonde, et l'Europe morale et politique a depuis ce temps éprouvé des changements considérables. L'imprimerie est une découverte des sciences. Si l'on dirigeait un jour la navigation aérienne, combien les rapports de la société ne seraient-ils pas différents?

La superstition est à la longue inconciliable avec les progrès des sciences positives. Les erreurs en tout genre se rectifienl successivement par l'esprit de calcul. Enfin, comment peut-on imaginer (pie l'on mettra les sciences tellement en dehors de la pensée, que la raison humaine ne se ressentira point des immenses progrès (pie l'on fait chaque jour dans l'art d'observer et de diriger la nature physique? Les lumières de l'expérience et de l'observation n'existent-elles pas aussi dans l'ordre moral, et ne donnent-elles pas aussi d'utiles secours aux développements

successifs de tous les genres de réflexions? Je dirai plus, les progrès des sciences rendent nécessaires les progrès de la morale ; car, en augmentant la puissance de l'homme, il faut fortifier le frein qui l'empêche d'en abuser. Les progrès des sciences rendent nécessaires aussi les progrès de la politique. L'on a besoin d'un gouvernement plus éclairé, qui respecte davantage l'opinion publique au milieu des nations où les lumières s'étendent chaque jour ; et quoiqu'on puisse toujours opposer les désastres de quelques années à des raisonnements qui ont pour base les siècles, il n'en est pas moins vrai que jamais aucune contrée de l'Europe ne supporterait maintenant la longue succession de tyrannies basses et féroces qui ont accablé les Romains. H importe d'ailleurs de distinguer entre la perfectibilité de l'espèce humaine et celle de l'esprit humain. L'une se manifeste encore plus clairement que l'autre. Chaque fois qu'une nation nouvelle, telle que l'Amérique, la Russie, etc., fait des progrès vers la civilisation, l'espèce humaine s'est perfectionnée ; chaque fois qu'une classe inférieure est sortie de l'esclavage ou de l'avilissement, l'espèce humaine s'est encore perfectionnée. Les lumières gagnent évidemment en étendue, quand même on essayerait de leur disputer encore qu'elles croissent en élévation. et en profondeur. Enfin il faudrait composer un livre pour réfuter tout ce qu'on se permet de dire dans un temps où les intérêts personnels sont encore si fortement agités. Mais ce livre, c'est le temps qui le fera ; et la postérité ne partagera pas plus la petite fureur qu'excitent aujourd'hui les idées philosophiques, que les atroces sentiments que la Terreur avait développés :

Les fils sont plus grands que leurs pères, Et leurs cœurs n'en sont pas jaloux.

Ces vers, justement appliqués aux exploits militaires dont nous sommes les glorieux contemporains, ces vers seront vrais aussi pour les progrès de la raison ; et malheur à qui n'eu aurait pas dans son cœur le noble pressentiment !

Pourquoi les esprits distingués, quelle que soit la carrière qu'ils suivent, ne réunissent-ils pas huis efforts pour soutenir toutes les idées qui ont en elles de la grandeur et de l'élévation? Ne voient-ils pas de tous cotés les sentiments les plus vils, l'avidité la plus basse s'emparer chaque jour d'un caractère de plus, dégrader chaque jour quelques hommes sur lesquels on avait

reposé son estime? Que restera-t-il donc à ceux qui mettent encore de l'intérêt aux progrès de la pensée, ou qui, se bornant même aux arts d'imagination, veulent exclure tout le reste? Us attaquent la philosophie, bientôt ils la regretteront ; bientôt ils reconnaîtront qu'en dégradant l'esprit, ils affaiblissent ce ressort de l'âme qui fait aimer la poésie, qui fait partager son généreux enthousiasme.

Tous les vices se coalisent, tous les talents devraient se rapprocher ; s'ils se réunissent,- ils feront triompher le mérite personnel ; s'ils s'attaquent mutuellement, les calculateurs heureux se placeront aux premiers rangs et tourneront en dérision toutes les affections désintéressées, l'amour de la vérité, l'ambition de la gloire, et l'émulation qu'inspire l'espoir d'être utile aux hommes et de perfectionner leur raison (1). (Préface de la seconde édition.)

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