‹ Mme de StaëlChapitre 19 sur 112 · LA LIBERTÉ DE PENSER ET D'ÉCRIRE, PRINCIPE DU GOUVERNEMENT RÉPUBLICAIN · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ DE PENSER ET D'ÉCRIRE, PRINCIPE DU GOUVERNEMENT RÉPUBLICAIN

Il est impossible que, dans un État libre, l'autorité publique se passe du consentement véritable des citoyens qu'elle gouverne. Le raisonnement et l'éloquence sont des liens naturels d'une association républicaine. Que pouvez- vous sur la volonté libre des hommes, si vous n'avez pas cette force, cette vérité de langage qui pénètre les âmes, et leur inspire ce qu'elle exprime? Si les hommes appelés à diriger l'État n'ont point le secret de persuader les esprits, la nation ne s'éclaire point, et les individus conservent, sur toutes les affaires publiques, l'opinion que le hasard a fait naître dans leur tête. Un des principaux motifs pour regretter l'éloquence, c'est qu'une telle perte isolerait les hommes entre eux, eu les livrant uniquement à leurs impressions personnelles. Il l'an! opprimer lorsqu'on ne sait pas convaincre ;• dans toutes les relations politiques dv* gouvernants et des gouvernés, une qualité de moins exige une usurpation de plus.

Des institutions nouvelles doivent Former un esprit nouveau dans les pays qu'on veut rendre libres. Mais comiucnl

pouvez-vous lien fonder dans l'opinion, sans le secours des écrivains distingués? Il faut faire naître le désir au lieu de commander l'obéissance; et lors même qu'avec raison le gouvernement souhaite que telles institutions soient établies, il doil ménager assez l'opinion publique pour avoir l'air d'accorder ce qu'il désire. Il n'y a que des écrits bien faits qui puissent à la longue diriger et modifier de certaines habitudes nationales. L'homme a; dans le secret de sa pensée, un asile de liberté impénétrable à l'action de la force ; les conquérants ont souvent pris les mœurs des vaincus ; la conviction a seule changé les anciennes coutumes. C'est par les progrès de la littérature qu'on peut combattre efficacement les vieux préjugés. Les gouvernements, dans les pays devenus libres, ont besoin, pour détruire les antiques erreurs, du ridicule qui en éloigne les jeunes gens, de la conviction qui en détache l'âge mûr ; ils ont besoin, pour fonder de nouveaux établissements, d'exciter la curiosité, l'espérance, l'enthousiasme, les sentiments créateurs enfin, qui ont donné naissance à tout ce qui existe, à tout ce qui dure ; et c'est dans l'art de parler et d'écrire que se trouvent les seuls moyens d'inspirer ces sentiments. (Discours préliminaire.)

Page 1