‹ Mme de StaëlChapitre 20 sur 112 · DANGER DE L ESPRIT MILITAIRE · texte numérisé non relu

DANGER DE L ESPRIT MILITAIRE

L'influence trop grande de l'esprit militaire est aussi un imminent danger pour les États libres ; et l'on ne peut prévenir un tel péril que par les progrès des lumières et de l'esprit philosophique. Ce qui permet aux guerriers de jeter quelque dédain sur les hommes de lettres, c'est que leurs talents ne sont pas toujours réunis à la force et à la vérité du caractère. Mais l'art d'écrire serait aussi une arme, la parole serait aussi une action, si l'énergie de l'âme s'y peignail tout entière, si les sentiments s'élevaient à la hauteur des idées, et si la tyrannie se voyait ainsi attaquée par tout ce qui la condamne, l'indignation généreuse et la raison inflexible; la considération alors ne serait pas exclusivement attachée aux exploits militaires, ce qui nécessairement expose la liberté.

La discipline bannil toute espèce d'opinion parmi les troupes, A cet égard, leur esprit de corps a. quelques rapports avec celui des prêtres : il exclut de même le raisonnement, en admettant pour unique règle la volonté (\r^ supérieurs. L'exercice continuel de la toute-puissance des armes finit par inspirer du

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mépris ])Oiir les progrès lents de la persuasion. L'enthousiasme

qu'inspirent des généraux vainqueurs est tout à fait indépendant de la justice de la cause qu'ils soutiennent. Ce qui frappe l'imagination, c'est la décision de la fortune, c'est le succès de la valeur. En gagnant des batailles, on peut soumettre les ennemis de la liberté ; mais, pour faire adopter dans l'intérieur les principes de cette liberté même, il faut que l'esprit militaire s'efface ; il faut que la pensée, réunie ta des qualités guerrières, au courage, à l'ardeur, à la décision, fasse naître dans Famé des hommes quelque chose de spontané, de volontaire, qui s'éteint en eux lorsqu'ils ont vu pendant longtemps le triomphe de la force. L'esprit militaire est le même dans tous les siècles et dans tous les pays : il ne caractérise point la nation, il ne lie point le peuple à telle ou telle institution : il est également propre à les défendre toutes. L'éloquence, l'amour des lettres et des beaux-arts, la philosophie, peuvent seuls faire d'un territoire une patrie, en donnant à la nation qui l'habite les mêmes goûts, les mêmes habitudes et les mêmes sentiments. La force se passe du temps et brise la volonté ; mais par cela même elle ne peut rien foncier parmi les hommes. L'on a souvent répété dans la révolution de France, qu'il fallait du despotisme pour établir la liberté. On a lié par des mots un contre-sens donl on a fait une phrase : mais cette phrase ne change rien à la vérité des choses. Les institutions établies par la force imiteraient tout de la liberté, excepté son mouvement naturel; les formes y seraient comme dans ces modèles qui vous effrayent par leur ressemblance : vous y retrouverez tout, hors la vie. (Discours préliminaire.)

LES GRECS N ONT PAS CONNU L AMOiK MODERNE

Tous les hommes, sans doute, ont connu les douleurs de l'âme, et l'on eu voit l'énergique peinture dans Homère: mais la puissance d'aimer semble s'être accrue avec les autres progrès de l'esprit humain, et surtout par les mœurs nouvelles qui oui appelé les Eemmes au partage de la destinée de l'homme. Quelques courtisanes sans pudeur, dv^ esclaves (pie leur sort avilissait, et des femme,- inconnues au reste du monde, i entérinées dans leurs maisons, étrangères aux intérêts de leurs époux, éle- \ ées de manière à ne comprendre aucune idée, aucun sentiment, voilà tout ce (pie les Grecs connaissaient des liens de l'amour.

Les fils mêmes respectaient à peine leur mère. Télémaque ordonne à Pénélope de garder le silence : et Pénélope sort, pénél rée d'admiration pour sa sagesse. Les Grecs iront jamais exprimé, n'ont jamais connu le premier sentiment de la nature humaine, l'amitié dans l'amour. L'amour, tel qu'ils le peignaient, est une maladie, un sort jeté par les dieux, un genre de délire, qui ne suppose aucune qualité morale dans l'objet aimé. Ce que les Grecs entendaient par l'amitié existait entre les hommes : mais ils ne savaient pas, mais leurs mœurs leur interdisaient d'imaginer qu'on pût rencontrer dans les femmes un être égal par l'esprit et soumis par l'amour, une compagne de la vie. heureuse de consacrer ses facultés, ses jours, ses sentiments, à compléter une autre existence. La privation absolue d'une telle affection se fait apercevoir, non seulement dans la peinture de l'amour, mais dans tout ce qui tient à la délicatesse du cœur. Télémaque, en partant pour chercher Ulysse, dit que s'il apprenti la mort de son pire, son premier soin, en revenant, sera de lui élever un tombeau et de faire prendre à sa mère un second mari. Les Grecs honoraient les morts ; les dogmes de leur religion ordonnaient expressément de veiller sur la pompe des funérailles : mais la mélancolie, les regrets sensibles er durables ne sont point dans leur nature ; c'est dans le cœur des femmes qu'habitent les longs souvenirs. J'aurai souvent l'occasion de faire remarquer les changements qui se sont opérés dans la littérature, à l'époque où les femmes ont commencé, à faire partie de la vie morale de l'homme. (Première partie, chap. Ier.)

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