‹ Mme de StaëlChapitre 22 sur 112 · LE MOYEN AGE REHABILITE · texte numérisé non relu

LE MOYEN AGE REHABILITE

On compte dans l'histoire plus de dix siècles pendant lesquels l'on croit assez généralement que l'esprit humain a rétrogradé. Ce serait une forte objection contre le système de progression dans les lumières, qu'un si long cours d'années, qu'une portion si considérable des temps qui nous sont connus, pendant lesquels le grand œuvre de la perfectibilité semblerait avoir reculé : mais cette objection, que je regarderais comme toute-puissante si elle était fondée, peut se réfuter d'une manière simple. Je ne pense pas que l'espèce humaine ait rétrogradé pendant cette époque; je crois, au contraire, que des pas immenses ont été faits dans le cours de ces dix siècles, e1 pour la propagation des lumières, et pour le développement des facultés intellectuelles.

En étudiant l'histoire, il me semble qu'on acquiert la conviction que ions les événements principaux tendenl au même but, la civilisation universelle. L'on voit (pie, dans chaque siècle, de Moineaux peuples oui été admis au bienfait de l'ordre social, ei que la guerre, malgré Ions ses désastres, a. souvent étendu l'empire d^ lumières. Les Romains ont civilisé le monde qu'ils

avaienl soumis. Il fallait que d'abord là lumière partîl d'un point brillant, d'un pays de peu d'étendue, comme la Grèce ; il fallait que, peu de siècles après, un peuple de guerriers réunît sous les mêmes lois une partie du monde pour la civiliser en la conquérant. Les nations du Nord, en faisant disparaître pendant quelque temps les lettres et les arts qui régnaient dans le Midi, acquirent néanmoins quelques-unes des connaissances que possédaient les vaincus ; et les habitants de plus de la moitié de l'Europe, étrangers jusqu'alors à la société civilisée, participèrent à ses avantages. Ainsi le temps nous découvre un dessein dans la suite d'événements qui semblaient n'être que le pur effet du hasard ; et l'on voit surgir une pensée, toujours la même, de l'abîme des faits et des siècles.

L'invasion des barbares fut sans doute un grand malheur pour les nations contemporaines de cette révolution ; mais les lumières se propagèrent par cet événement même. Les habitants énervés du Midi, se mêlant avec les hommes du Nord, empruntèrent d'eux une sorte d'énergie, et leur donnèrent une sorte de souplesse qui devait servir à compléter les facultés intellectuelles. La guerre, pour de simples intérêts politiques, entre des peuples également éclairés est le plus funeste fléau que les passions humaines aient produit: mais la guerre, mais la leçon éclatante des événements peut quelquefois faire adopter de certaines idées parla rapide autorité de la puissance.

Plusieurs écrivains ont avancé que la religion chrétienne étail la cause de la dégradation des lettres et de la philosophie ; je suis convaincue que la religion chrétienne, à l'époque de son établissement, était indispensablement nécessaire à la civilisation et au mélange de l'esprit du Nord avec les mœurs du Midi. Je crois de plus que les méditations religieuses du christianisme, à quelque objet qu'elles aient été appliquées, ont développé les facultés de l'esprit pour les sciences, la métaphysique et la morale (1). (Chap. vin.)

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