INFLUENCE SOCIALE DU CHRISTIANISME
La religion chrétienne a été le lien des peuples du Nord et du Midi ; elle a fondu, pour ainsi dire, dans une opinion com-
(1) Cf. /<■ Oénie <lu christianisme pour les emprunts que Chateaubriand ;i laits à. ce chapitre.
munc des mœurs opposées; et, rapprochant des ennemis, elle
en a fait des nations dans lesquelles les hommes énergiques fortifiaient le caractère des hommes éclairés, et les hommes éclairés développaient l'esprit des hommes énergiques.
Ce mélange s'est fait lentement, sans doute. La Providence éternelle prodigue les siècles à l'accomplissement de ses desseins, et notre existence passagère s'en irrite et s'en étonne : mais enfin les vainqueurs et les vaincus ont fini par n'être plus qu'un même peuple dans les divers pays de l'Europe, et la religion chrétienne" y a puissamment contribué.
Avant d'analyser encore quelques autres avantagée de la religion chrétienne, qu'il me soit permis de m'arrêter ici pour faire sentir un rapport qui m'a frappée entre cette époque et la Révolution française.
Les nobles, ou ceux qui tenaient à cette première classe, réunissaient en général tous les avantages d'une éducation distinguée ; mais la prospérité les avait amollis, et ils perdaient par degré les vertus qui pouvaient excuser leur prééminence sociale. Les hommes de la classe du peuple, au contraire, n'avaient encore qu'une civilisation grossière, et des mœurs (pie les lois contenaient, mais que la licence devait rendre à leur férocité naturelle. Us ont fait, pour ainsi dire, une invasion dans les classes supérieures de la société, et tout ce que nous avons souffert, et tout ce que nous condamnons dans la Révolution, tient à la nécessité fatale cpii a fait souvent confier la direction des affaires à ces conquérants de l'ordre civil : ils ont pour but et pour bannière une idée philosophique ; mais leur éducation est à plusieurs siècles en arrière de celle des hommes qu'ils ont vaincus. Les vainqueurs, à la guerre et dans l'intérieur, ç,nt plusieurs caractères de ressemblance avec les hommes du Nord, les vaincus beaucoup d'analogie avec les lumières et les préjugés, les vices et la sociabilité des habitants du Midi. Il faut que l'éducation des vainqueurs se fasse, il faut (pie les lumières qui étaient renfermées dans un très petit nombre d'hommes s'étendent fort au delà, avant que les gouvernants de la France soient tous entièrement exempts de vulgarité et de barbarie. L'on doit espérer cpxe la civilisation de nos hommes du Nord, que leur mélange avec nos hommes du Midi, n'exigera pas dix à douze siècles. Nous marcherons plus vite que nos ancêtres, parce qu'à la tête des hommes sans éducation il se trouve quelquefois des esprits remarquablement éclairés, parce que le siècle où nous vivons, la découverte de l'imprimerie
les lumières du reste de l'Europe, doivent hâter les progrès de la classe nouvellement admise à la direction des affaires politiques; mais l'on ne saurait prévoir encore par quel moyen la guerre des anciens possesseurs et des nouveaux conquérants sera terminée.
Heureux si nous trouvions, comme à l'époque de l'invasion des peuples du Nord, un système philosophique, un enthousiasme vertueux, une législation forte et juste, qui fût, comme la religion chrétienne Fa été, l'opinion clans laquelle les vainqueurs et les vaincus pourraient se réunir !
Ce mélange, cette réconciliation du Nord et du Midi, qui fut un si grand soulagement pour le monde, n'est pas le seul résultat utile de la religion chrétienne. La destruction de l'esclavage lui est généralement attribuée. Il faut encore ajouter à cet acte de justice deux bienfaits dont on doit reconnaître en elle ou la source ou l'accroissement, le bonheur domestique et la sympathie de la société.
Tout se ressentait, chez les anciens, même dans les relations de famille, de l'odieuse institution de l'esclavage. Le droit de vie et de mort souvent accordé à l'autorité paternelle, les communs exemples du crime de l'exposition des enfants, le pouvoir des époux assimilé, sous beaucoup de rapports, à celui des pères, toutes les lois civiles enfin avaient quelque analogie avec le code abominable qui livrait l'homme à l'homme et créait entre les humains deux classes, dont l'une ne se croyait aucun devoir envers l'autre. Cette base une fois adoptée, on n'arrivait à la liberté que par gradation. Les femmes pendant toute leur vie, les enfants pendant leur jeunesse, étaient soumis à quelquesunes des conditions de l'esclavage.
Dans les siècles corrompus de l'empire romain, la licence la plus effrénée avait arraché les femmes à la servitude parla dégradation : mais c'est le christianisme qui, du moins dans les rapports muraux et religieux, leur a accordé l'égalité. Le christianisme, en Taisant du mariage une institution sacrée, a fortifié l'amour conjugal et toutes les affections qui en dérivent. Le dogme de l'enfer et du paradis annonce les mêmes peines, promet les mêmes récompenses aux deux sexes. L'Evangile, qui commande (\^ vertus privées, une destinée obscure, une humilité pieuse, offrait aux femmes autant qu'aux hommes les moyens d'obtenir la palme de la religion. La sensibilité, l'imagination, la faiblesse disposenl à la dévotion. Les femmes devaient donc souvent surpasse]' les hommes dans cette ému-
lation de christianisme qui s'empara de l'Europe durant les premiers siècles de l'histoire moderne.
La religion et le bonheur domestique fixèrent la vie errante des peuples du Nord : ils s'établirent dans une contrée, ils demeurèrent en société. La législation de la vie civile se réforma selon les principes de la religion. C'est donc alors que les femmes commencèrent à être de moitié clans l'association humaine; c'est alors aussi que l'on connut véritablement le bonheur domestique. Trop de puissance déprave la bonté, altère toutes les jouissances de la délicatesse: les vertus et les sentiments ne peuvent résister d'une part à l'exercice du pouvoir, de l'autre à l'habitude de la crainte. La félicité de l'homme s'accrut de toute l'indépendance qu'obtint l'objet de sa tendresse : il put se croire aimé ; un être libre le choisit ; un être libre obéit à ses désirs, Les aperçus de l'esprit, les nuances senties par le cœur, se multiplièrent avec les idées et les impressions de ces âmes nouvelles, qui s'essayaient à l'existence morale, après avoir longtemps langui dans la vie.
Les femmes n'ont point composé d'ouvrages véritablement supérieurs, mais elles n'en ont pas moins éminemment servi les progrès de la littérature, par la foule de pensées qu'ont inspirées aux hommes les relations entretenues avec ces êtres mobiles et délicats. Tous les rapports se sont doublés, p ouiainsi dire, depuis que les objets ont été considérés sous un point de vue tout à fait nouveau. La confiance d'un lien intime en a plus appris sur la nature morale que tous les tiaités et tous les systèmes qui peignaient l'homme tel qu'il se montre à l'homme, et non tel qu'il est réellement.
La pitié pour la souffrance devait exister de tous les temps au fond du cœur : cependant une grande différence caractérise la morale des anciens et la distingue de celle du christianisme ; l'une est fondée sur la force, et l'autre sur la sympathie. L'esprit militaire, qui doit avoir présidé à l'origine des sociétés, se fait sentir encore jusque dans la philosophie stoïcienne: la puissance sur soi-même y est exercée, pour ainsi dire, avec une énergie guerrière. Le bonheur des autres n'est point l'objet de la morale dv< anciens ; ce n'esl pas les servir, c'est se rendre indépendant d'eux, qui est le but principal de tous les conseils des philosophes. (Chap. vin.)