LE DIX- HUITIEME SIECLE. — VOLTAIRE
La liberté des opinion- a commencé, en France, par des attaques contre la religion catholique: d'abord, parce que c'étaient les seules hardiesses sans conséquence pour l'auteur, et. en second lieu, parce (pie Voltaire, le premier homme qui ait popularisé la philosophie en France, trouvait dans ce sujet un fonds inépuisable de plaisanteries, toutes dans l'espril français, toutes dans l'esprit même des hommes de la cour (1).
Les courtisans, ne réiléchissani pas sur la connexion intime qui doit exister entre tous les préjugés, espéraient tout à la fois se maintenir dans une situation fondée sur l'erreur et se parer eux-mêmes d'un esprit philosophique; ils voulaient dédaigner quelques-uns de leurs avantages et néanmoins les conserver; ils pensaient qu'on n'éclairerait ^uv les abus que leurs possesseurs, et que le vulgaire continuerait à croire, tandis qu'un petit nombre d'hommes jouissant, comme toujours, de la supériorité de leur rang, joindraient encore à cette supériorité celle de leurs lumières : ils se flattaient de pouvoir regarder longtemps leurs inférieurs comme des dupes, sans que ces inférieurs se lassassent jamais d'une telle situation. Aucun homme ne pou-
(1) Comparer ce jugcmenl de Mme de Staël mu- Voltaire avec celui d'André Chénler. Il montre qu'à la tin 'lu dix-huitième siècle, et non pas seulement chez les apologistes du christianisme, la. gloire de Voltaire avait baissé, tandis que celle de Rousseau était dans tout son éclat. (Cf . Pirmhj Roz, Andn Chénier, p. 118 et suiv.)
vaif mieux que Voltaire profiter de cette disposition des nobles de France ; car il se peut que lui-même il la partageât.
Jl aimait les grands seigneurs, il aimait les rois; il voulait éclairer la société plutôt cpie la changer. La grâce piquante, h1 goût exquis qui régnaient clans ses ouvrages lui rendaient presque nécessaire d'avoir pour juge l'esprit aristocratique. Il voulait que les lumières fussent de bon ton, que la philosophie tût à la mode ; mais il ue soulevait point les sensations fortes de la nature ; il n'appelait pas du fond des forêts, comme Rousseau, la tempête des passions primitives, pour ébranler le gouvernement sur ses antiques bases. C'est avec la plaisanterie et l'arme du ridicule que Voltaire affaiblissait par degrés l'importance de quelques erreurs : il déracinait tout autour ce que l'orage a depuis si facilement renversé; mais il ne prévoyait pas. il ne voulait pas la révolution qu'il a préparée.
Une république fondée sur un système d'égalité philosophique n'étant point dans ses opinions, ne pouvait être son but secret. L'on n'aperçoit point dans ses écrits une idée lointaine, un dessein caché : cette clarté, cette facilité qui distinguent ses ouvrages permettent de tout voir et ne laissent rien à deviner.
Rousseau, portant dans son sein une âme souffrante, que l'injustice, l'ingratitude, les stupides mépris des hommes indifférents et légers avaient longtemps déchirée ; Rousseau, fatigué de l'ordre social, pouvait recourir aux idées purement naturelles. Mais la destinée de Voltaire était le chef-d'œuvre de la société, des beaux-arts, de la civilisation monarchique : il devait craindre même de renverser ce qu'il attaquait. Le mérite e1 l'intérêt de la plupart de ses plaisanteries tiennent à l'existence des préjugés dont il se moque.
Tous les ouvrages qui tirent, un mérite quelconque des circonstances du moment ne conservent point une gloire inaltérable. On peut les considérer comme une action de tel jour, mais non comme des livres immortels. L'écrivain qui ne cherche que dans l'immuable nature de l'homme, dans la pensée et le sentiment, ce qui doit éclairer les esprits de tous les siècles, est indépendant dv^ événements : ils ne changeront jamais rien à l'ordre des vérités que cet écrivain développe. Mais quelques-uns des ouvrages en prose de Voltaire sont déjà comme les Lettfes provinciales : on en aime la tournure, on eu délaisse I. ujet. Que nous l'ont à présent les plaisanteries sur les juifs ou sur la religion catholique? Le temps en est passé : les IMiilippiques de Démosthène, au contraire, sont toujours contem-
poraines, parce qu'il parlait à l'homme, et que l'homme es1 resté.
Dans le siècle de Louis XIV, la perfection de l'art même d'écrire était le principal objet des écrivains : mais, dans le dix-huitième siècle, on voit déjà la littérature prendre un caractère différent. Ce n'est plus un art seulement, c'est un moyen : elle devient une arme pour l'esprit humain, qu'elle s'était contentée jusqu'alors d'instruire et d'amuser.
La plaisanterie était du temps de Voltaire, comme les apologues dans l'Orient, une manière allégorique de faire entendre la vérité sous l'empire de l'erreur. Montesquieu essaya ce genre de raillerie dans ses Lettres persanes; mais il n'avait point la gaieté naturelle de Voltaire, et c'est à force d'esprit qu'il y suppléa.