INFLUENCE DE LA REVOLUTION SUR LA LITTÉRATURE ET LA PHILOSOPHIE
J'ai suivi l'histoire de L'esprit humain depuis Homère jusqu'en 1789. Dans mon orgueil national, je regardais l'époque de la révolution de France comme une ère nouvelle pour le monde intellectuel. Peut-être n'est-ce qu'un événement terrible! Peutêtre l'empire d'anciennes habitudes ne permet-il pas que cet événement puisse amener de longtemps ni une institution féconde, ni un résultat philosophique. Quoi qu'il en soit, cette seconde partie contenant quelques idées générales sur les progrès de l'esprit humain, il peut être utile de développer ces idées, dussent-elles ne trouver leur application que dans un autre pays ou dans un autre siècle.
Je crois donc toujours intéressant d'examiner quel déviait être le caractère de la littérature d'un grand peuple, d'un peuple éclairé, chez lequel seraient établies la liberté, l'égalité politique, et les mœurs qui s'accordent avec ces institutions. Il n'est qu'une nation dans l'univers à laquelle puissent convenir, dès à présent quelques-unes de ces réflexions : ce sont les Américains. Ils n'ont point encore de littérature formée: mais quand leurs magistrats sont appelés à s'adresser, de quelque manière, à l'opinion publique, ils possèdenl éminemment le don de remuer toutes les affections de l'âme par l'expression des vérités simples et des sentiments purs: et c'esi déjà connaître les plus utiles secrets du style. Qu'il soit donc admis que
le considérations qu'on va lire, quoiqu'elles aient été composées pour la France en particulier, sont néanmoins suceptibles, sous divers rapports, d'une application plus générale.
Toutes les fois que je parle dv< modifications et des améliorations que l'on peut espérer dans la littérature française, je suppose toujours l'existence et la durée de la liberté et de l'égalité politique. En faut-il conclure que je croie à la possibilité de cette liberté et de cette égalité? Je n'entreprends point de résoudre un tel problème. Je me décide encore moins à renoncer à un tel espoir. Mon but est de chercher à connaître quelle serait l'influence qu'auraient sur les lumières et sur la littérature les institutions qu'exigent ces principes, et les mœurs que ces institutions amèneraient.
Il est impossible de séparer ces observations, lorsqu'elles ont la France pour objet, des effets déjà produits par la révolution même : ces effets, l'on doit en convenir, sont au détrimenl des mœurs, des lettres et de la philosophie. Dans le cours de cet ouvrage, j'ai montré comment le mélange des peuples du Nord et de ceux du Midi avait causé pendant un temps la barbarie, quoiqu'il en fût résulté par la suite de très grands progrès pour les lumières et la civilisation. L'introduction d'une nouvelle classe dans le gouvernement de France devait produire un effet semblable. Cette révolution peut à la longue éclairer une plus grande masse d'hommes : mais, pendant plusieurs années, la vulgarité du langage, tirs manières, des opinions, doit faire rétrograder, à beaucoup d'égards, le goût et la raison.
Personne ne conteste que la littérature irait beaucoup perdu depuis (pie la Terreur a moissonné, en France, les hommes, les caractères, les sentiments et les idées. Mais, sans analyser les résultats de ce temps horrible qu'il faut considérer comme tout a fait en dehors du cercle (pie parcourent les événements de la vie, connue un phénomène monstrueux; que rien de régulier n'explique ni ne produit, il est dans la nature même de la révolution d'arrêter pendant quelques années les progrès des lumières et de leur donner ensuite une impulsion nouvelle. Il faut donc examiner d'abord les deux principaux obstacles (pli ut opposés au développement di^s esprits, la perte de l'urbanité dos moeurs et celle de l'émulation (pie pouvaient exciter les récompenses de l'opinion. Quand j'aurai présenté les diverses idées (pii tiennent à ce sujet, je considérerai de quelle perfectibilité la. littérature et la. philosophie sont susceptibles, si nous nous corrigeons i\r< erreurs révolutionnaires, sans abjurer
avec elles les vérités qui intéressent l'Europe pensante à la fondation d'une république libre et juste. (Seconde partie, eliap. ier.)