LES LETTRES, LA GLOIRE ET LA LIBERTE
Certainement il est peu de carrières plus resserrées, plus étroites, que celle de la littérature, si on la considère, comme on le fait quelquefois, à part de toute philosophie, n'ayant pour but que d'amuser les loisirs de la vie et de remplir le vide de l'esprit. Une telle occupation rend incapable du moindre emploi (pii exige des connaissances positives, ou qui force à rendre les idées applicables. Une vanité démesurée est le partage dé ces littérateurs médiocres et bornés : leur raison est faussée par le prix qu'ils attachent à des mots sans idées, à des idées sans résultats : ce sont, de tous les hommes, les plus occupés d'eux-mêmes et les plus ignorants île ce qui intéresse les autres. Les lettres doiveni souvent prendre un tel caractère, lorsque les hommes qui les cultivent sont éloignés de toutes les affaires sérieuses.
Ce qui dégradait les lettres, c'était leur inutilité: ce qui rendait les maximes du gouvernemenl si peu libérales, c'était la séparation absolue de la politique et de la philosophie : séparation telle, qu'on était jugé incapable de diriger les hommes, i\(^ qu'on avait consacré ses talents à les instruire el à les éclairer. Il reste encore des traces de cette absurde opinion: mais elles doivent s'effacer chaque jour. La philosophie ne rend impropre qu'à gouverner arbitrairement, despotiquement, et d'une manière méprisante pour l'espèce humaine. 11 ne faut pas prétendre, en apportanl le vieil esprit iW> cours dans la république nouvelle, qu'il y ail en administration quelque chose de plus nécessaire (pie la pensée, de plus sûr que la raison, de plus énergique que la vertu (1).
L'on est un grand écrivain dans un gouvernemenl libre, non comme sous l'empire d^< monarques, pour animer une existence sans but, mais parce qu'il importe de donner à la vérité son expression persuasive, lorsqu'une résolution importante peut dépendre d'une vérité reconnue. < ta se livre à l'étude
( i ) Pensée que Chateaubriand a souvenl exprimée en pari i dans les M> moin : d'outre-tombe.
de la philosophie, non pour se consoler des préjugés de la naissance, qui, dans l'ancien régime, déshéritaient la vie de tout avenir, mais pour se rendre propre aux magistratures d'un pays qui n'accorde la puissance qu'à la raison.
Si le pouvoir militaire dominait seul dans un Etat, et dédaignait les lettres et la philosophie, il ferait rétrograder les lumières, à quelque degré d'influence, qu'elles fussent parvenues; il s'associerait quelques vils talents, chargés de commenter la force, quelques hommes qui se diraient penseurs pour s'arroger le droit de prostituer la pensée : mais la raison se changerait en sophisme, et les esprits deviendraient d'autant plus subtils que les caractères seraient plus avilis.
L'agitation inséparable d'un gouvernement républicain met soin eut en péril la liberté : et si ses chefs n'offrent pas la double garantie du courage et des lumières, la force ignorante ou l'adresse perfide précipitent tôt ou tard le gouvernement dans le despotisme. Il faut, pour le bonheur du genre humain, que les grands hommes chargés de sa destinée possèdent presque également un certain nombre de qualités très différentes : un seul genre de supériorité ne suffit pas pour captiver les diverses classes d'opinions et d'estime ; un seul genre de supériorité ne personnifie point assez, si je puis m'exprimer ainsi, l'idée qu'on aime à se faire d'un homme célèbre.
Si les paroles n'ont pas éloquemment instruit du motif des actions, si les actions n'ont pas consacré la vérité des paroles, la mémoire garde un souvenir isolé des paroles et des actions. Le guerrier sans lumières ou l'orateur sans courage n'enchaîne poinl votre imagination ; il reste toujours en vous îles sentiments qu'il n'a pas captivés, et des idées qui le jugent. Les anciens éprouvaient une admiration passionnée pour leurs illustres chefs, dont la grandeur native imprimait son caractère à des latents divers et à des gloires différentes. Le mélange des qualités supérieures, bien que plaçant plus haut celui qui les possède, établit cependant plus de rapports entre l'homme extraordinaire el les autres hommes. Lue faculté quelconque qui serait en disproportion avec toutes les autres, paraîtrait une bizarrerie de la nature, tandis que la réunion de plusieurs facultés tranquillise la pensée et attire l'affection. L'être moral d'un il homme doil présenter cette organisation, cette balance, cette compensation, qui seule donne l'idée, dans les caractères comme dans lés gouvernements, du repos ei de la stabilité.
.Mais, dira-1-on, ce qu'on doit craindre avant tout dans une
république, c'est l' enthousiasme pour un homme; et loin de
désirer cette parfaite réunion que vous croyez presque nécessaire, nous recherchons au contraire ces instruments de succès qui font des discours, des décrets ou des conquêtes, connue on exercerait une profession exclusive sans avoir une idée de plus que celles de leur métier.
Rien n'est moins philosophique, c'est-à-dire rien ne conduirait moins au bonheur, que ce système jaloux qui voudrait ôter aux nations leur rang dans l'histoire, en nivelant la réputation des hommes. On doit propager de tous ses efforts l'instruction générale ; mais à côté du grand intérêt de l'avancement des lumières, il faut laisser le but de la gloire individuelle. La république doit donner beaucoup plus d'essor que tout autre gouvernement à ce mobile d'émulation ; elle s'enrichit des travaux multipliés qu'il inspire. Un petit nombre d'hommes arrivent au terme : mais tous l'espèrent ; et si la renommée ne couronne que le succès, les essais mêmes ont souvent une obscure utilité.
Il ne faut pas ôter aux grandes âmes leur dévotion à la gloire ; il ne faut pas ôter aux peuples le sentiment de l'admiration. De ce sentiment dérivent tous les degrés d'affection entre les magistrats et les gouvernés. Qu'est-ce qu'un jugement appréciateur et calme dans nos nombreuses associations modernes ! Des milliers d'hommes peuvent-ils se décider d'après leurs propres lumières ! N'est-il pas nécessaire qu'une impulsion plus animée se communique à cette multitude qu'il est si difficile de réunir dans une même opinion? Si vous laissez la nation froide sur l'estime, vous luisez en elle aussi le ressort du mépris; et si quelques détracteurs libellistes confondent dans leurs écrits l'homme vertueux et le criminel, vous n'aurez point inspiré à tous les citoyens ce mouvement d'un saint amour pour leur bienfaiteur, ce mouvement qui repousse la calomnie comme un sacrilège.
Vous ne pouvez attacher le peuple à l'idée même de la vertu qu'en la, lui faisant comprendre par les actions généreuses et le caractère moral de quelques hommes. Ou croit assurer davantage l'indépendance d'un peuple en s' efforçant de l'intéresser uniqiiônieiil à des principes abstraits; mais la multitude ne saisit les idées (pie par les événements; elle exerce sa justice par iU'x haines el des affections : il l'an! la dépraver pour l'em pécher d'aimer; et c'est par l'estime de ses magistrats qu'elle arrive à l'amour de son gouvernement.
74 i= MADAME DE STAKL. — CIIAP. III ■
La gloire des grands hommes est le patrimoine d'un pays libre : après leur mort, le peuple entier en hérite. L'amour de la patrie ne se compose que de souvenirs. (Chap. m.)