IMAGINATION ET RAISON
On a dit que ce <iui avait surtout contribué à la splendeur de la littérature du dix-septième siècle, c'étaient les opinions religieuses d'alors, et qu'aucun ouvrage d'imagination ne pouvait être distingué sans les mêmes croyances. Un ouvrage, dont ses adversaires mêmes doivent admirer l'imagination originale, extraordinaire, éclatante, le Génu eu christianisme, a fortement soutenu ce système littéraire. J'avais essayé de montrer quels étaient les heureux changements (pie le christianisme avait apportés dans la littérature: mais comme le christianisme date de dix-huit siècles, et nos chefs-d'œuvre en littérature seulement de deux, je pensais que les progrès de l'esprit humain en général devaient être comptés pour quelque chose dans l'examen des différences entre la littérature des anciens et celle des modernes.
Les grandes idées religieuses, l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, et l'union de ces belles espérances avec la morale, sont tellement inséparables de tout sentiment élevé, de tout enthousiasme rêveur et tendre, qu'il me paraîtrait impossible qu'aucun roman, aucune tragédiej aucun ouvrage d'imagination enfin pû1 émouvoir sans leur secours : et, en ae considérant un moment ces pensées, d'un ordre bien plus sublime, que sous le rapporl littéraire, je croirais que ce qu'on a appelé dans les divers genres d'écrits l'inspiration poétique, est presque toujours ce pressentiment du cœur, cet essor du génie qui transporte
l'espérance au delà des bornes de la destinée humaine; mais rien n'est plus contraire à l'imagination, comme à la pensée, que les dogmes de quelque secte que ce puisse être. La mythologie avait des images et non des dogmes ; mais ce qu'il y a d'obscur, d'abstrait et de métaphysique dans les dogmes, s'oppose invinciblement, ce me semble, à ce qu'ils soient admis dans les ouvrages d'imagination.
La beauté de quelques ouvrages religieux tient aux idées qui sont entendues par tous les hommes, aux idées qui répondent à tous les cœurs, même à ceux des incrédules : car ils ne peuvent se refuser à des regrets, lors même qu'ils ne conçoivent pas encore des espérances : ce qu'il y a de plus grand enfin dans la religion, ce sont toutes les pensées inconnues, vagues, indéfinies, au delà de notre raison, mais non en lutte avec elle.
On a voulu établir depuis quelque temps une sorte d'opposition entre la raison et l'imagination (1), et beaucoup de gens, qui ne peuvent pas avoir de l'imagination, commencent d'abord pas manquer de raison, dans l'espoir que cette preuve de zèle leur sera toujours comptée. Il faut distinguer l'imagination qui peut être considérée comme l'une des plus belles facultés de l'esprit, et l'imagination dont tous les êtres souffrants et bornés sont susceptibles. L'une est un talent, l'autre une maladie ; l'une devance quelquefois la raison, l'autre s'oppose toujours à ses progrès ; on agit, sur l'une par l'enthousiasme, sur l'autre par l'effroi : je conviens que quand on veut dominer les têtes faibles, il faut pouvoir leur inspirer des terreurs que la raison proscrirait ; mais pour produire ce genre d'effet, les contes de revenants valent beaucoup mieux que les chefs-d'œuvre littéraires.
L'imagination qui a fait le succès de tous ces chefs-d'œuvre tient par des liens liés forts à la raison : elle inspire le besoin de s'élever au delà ih^ bornes de la réalité, mais elle ne permet de rien dire qui soit en contraste avec cette réalité même. Nous avons ions au fond de notre âme une Idée confuse de ce qui est mieux, de ce qui est meilleur, de ce qui est plus grand que nous; c'est ce (pi'ou appelle, en tout genre, le beau idéal, c'est l'objet auquel aspirent toutes les âmes douées de quelque dignité naturelle; mais ce qui est contraire à nos connaissances, à, nos idées positives, déplaît à l'imagination presque autant qu à la raison même...
1 1 1 Allusion à la polémique conl re les idéologues et la philosophie • lu dix-huitième siècle, en particulier dans le Mercure.
Il y a en nous une force morale qui tend toujours vers la vérité : en opposant l'une à l'autre toutes les facultés de l'homme, le sentiment, l'imagination, la raison, on établirait au dedans de lui-même une division presque semblable à celle qui, en affaiblissant les empires, rend leur asservissement plus facile. Les facultés de l'homme doivent avoir toutes la même direction, et le succès de l'une ne peut jamais être aux dépens de l'autre : l'écrivain qui, dans l'ivresse de l'imagination, croit avoir subjugué la raison, la verra toujours reparaître comme son juge, non seulement dans l'examen réfléchi, mais dans l'impression du moment, qui décide de l'enthousiasme...
La plupart des jugements littéraires que l'on publiera en France, ne seront, pendant longtemps encore, que (les louanges de parti, ou des injures de calcul. Je pense donc que les écrivains qui, pour exprimer ce qu'ils croient bon et vrai, bravent ces jugements connus d'avance, ont choisi leur public : ils s'adressent ta la France silencieuse mais éclairée, à l'avenir plutôt qu'au présent (1) ; ils aspirent peut-être aussi, dans leur ambition, à l'opinion indépendante, au suffrage réfléchi des étrangers ; mais ils se rappelleront sans doute ce conseil que Virgile donnait au Dante, lorsqu'il traversait avec lui le séjour des hommes médiocres, agités tant qu'ils avaient vécu par des passions haineuses :
Famâ ai loro il mon, In esser non lassa,
Non ragioniam di hr; ma guarda e passa (2).
(Delphinej préface de la lre édition.)