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LA DANSE DU « SCHALL

M. d'Orsan, ce neveu de Mme du Marset, qui a toujours besoin de s'occupe]- de ses talents, parce qu'ils lui tiennent lieu d'esprit, pria Delphine de danser une polonaise qu'un Russe leur avait apprise ;'i tous les deux, e! donl on était très curieux dans le bal. Delphine Fut connue forcée de céder à son impor-

il) Cette phrase excita beaucoup «le colères contre .Mme de Staël e! lui fut reprochée connue une sorte de manifeste politique.

(2) Le monde n'a pas même conservé le souvenir de leur nom ; ne nous arrêtons pas à en parler, mais jette un coup d'ici! sur eux et passe.

tunité, mais il y avait quelque chose de bien aimable dans les regards qu'elle m'adressa (1) ; elle se plaignait à moi de l'ennui que lui causait M. d'Orsan : notre intelligence s'était établie d'elle-même; son sourire m'associail à ses observations doucement malicieuses.

Les hommes et les femmes montèrent sur les bancs pour voir danser Delphine ; je sentis mon cœur battre avec une grande violence quand tous les yeux se tournèrent sur elle : je souffrais de l'accord même de toutes ces pensées avec la mienne ; j'eusse été plus heureux si je l'avais regardée seul.

Jamais la grâce et la beauté n'ont produit sur une assemblée nombreuse un effet plus extraordinaire; cette danse étrangère a un charme dont rien de ce que nous avons vu ne peut donner l'idée : c'est un mélange d'indolence et de vivacité, de mélancolie et de gaieté tout à fait asiatique. Quelquefois, quand l'air devenait plus doux, Delphine marchait quelques pas la tête penchée, les bras croisés, comme si quelques souvenirs, quelques regrets étaient venus se mêler soudain à tout l'éclat d'une fête ; mais bientôt, reprenant la danse vive et légère, elle s'entourait d'un schall indien, qui, dessinant sa taille, et retombant avec ses longs cheveux, faisait de toute sa personne un tableau ravissant.

Cette danse expressive, et, pour ainsi dire, inspirée, exerce sur l'imagination un grand pouvoir ; elle vous retrace les idées et les sensations poétiques que, sous le ciel de l'Orient, les plus beaux vers peuvent à peine décrire.

Quand Delphine eut cessé de danser, de si vifs applaudissements se firent entendre, qu'on put croire pour un moment tous les hommes amoureux et toutes les femmes subjuguées.

Quoique je sois encore faible et qu'on m'ait défendu tout exercice qui pourrait enflammer le sang, je ne sus pas résister au désir de danser une anglaise avec Delphine ; il s'en formait une de foule la longueur de la galerie : je demandai à Mme d'Albémar de la descendit' avec moi. « Le pouvez-vous, me réponditelle, sans risquer de vous faire mal? - - Ne craignez rien pour moi, répondis-je, je tiendrai votre main. » La danse commença, cl plusieurs fois mes bras serrèrenl cette taille souple et légère qui enchantai! mes regards : une fois, en tournant avec Delphine, je sentis son cœur battre sous ma main : ce cœur, que toutes les puissances divines onl doué, s'animait-il pour moi d'une émotion plus tendre?

( 1 1 c'rsi Léonce qui parle,

J'étais si heureux, si transporté, que je voulus recommencer encore une fois la même contredanse. La musique était ravissante ; deux harpes mélodieuses accompagnaient les instruments à vent, et jouaient un air à la fois vif et sensible : la danse de Delphine prenait par degrés un caractère plus animé, ses regards s'attachaient sur moi avec plus d'expression ; quand les figures de la danse nous ramenaient l'un vers l'autre, il me semblait que ses bras s'ouvraient presque involontairement pour me rappeler, et que, malgré sa légèreté parfaite, elle se plaisait souvent à s'appuyer sur moi. Les délices dont je m'enivrais me firent oublier que ma blessure n'était pas parfaitement guérie : comme nous étions arrivés au dernier couple qui terminait le rang, j'éprouvai tout à coup un sentiment de faiblesse qui faisait fléchir mes genoux : j'attirai Delphine, par un dernier effort, encore plus près de moi, et je lui dis à voix basse : « Delphine, Delphine ! si je mourais ainsi, me trouveriez- vous à plaindre? — ■ Mon Dieu ! interrompit-elle d'une voix émue, mon Dieu! qu'avez-vous? » L'altération de mon visage la frappa : nous étions arrivés à la fin de la danse : je m'appuyai contre la cheminée, et je portai, sans y penser, la main sur ma blessure, qui me faisait beaucoup souffrir. Delphine ne fut plus maîtresse de son trouble, et s'y livra tellement, qu'à travers ma faiblesse je vis que tous les regards se fixaient sur elle : la crainte de la compromettre me redonna des forces, et je voulus passer dans la chambre voisine de celle où l'on dansait. Il y avait quelques pas à faire : Delphine, n'observant que l'état où j'étais, traversa toute la salle sans saluer personne, me suivit et, me voyant chanceler en marchant, s'approcha de moi pour me -nui cuir : j'eus beau lui répéter que j'allais mieux, qu'en respirant l'air je serais guéri : elle ne songeait qu'à mon danger, et laissa voir à tout le monde l'excès de sa peine et la vivacité de son intérêt.

0 Delphine! dans ce moment, comme au pied de l'autel, j'ai juré d'être ton époux : j'ai reçu ta foi, j'ai reçu le dépôt de ton innocente destinée, lorsqu'un ouage s'esl élevé sur ta réputation, à cause de moi ! (Première partie, lettre XX Vif. )

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