‹ Mme de StaëlChapitre 31 sur 112 · UN JALOUX · texte numérisé non relu

UN JALOUX

Je parlais encore à Léonce, lorsque j'appris subitement

(indu emportait Mme d'Ervins sans connaissance; je courus

après son mari qui la suivait, je montai dans sa voiture presque malgré lui, et je pris dans mes bras la pauvre Thérèse, qui était tombée dans un évanouissement si profond, qu'elle ne donnait plus un signe de vie. « Grand Dieu ! dis-je à M. d'Ervins, qui Fa mise en cet état? — Sa conscience, madame, me répondit-il ; sa conscience ! » Et il me raconta alors ce qui s'était passé, avec un tremblement de colère dans lequel il n'entrait pas un seul sentiment de pitié pour cette charmante figure, mourant devant ses yeux.

Placé derrière une porte au moment où sa femme passait d'une chambre à l'autre, il l'avait entendue faire à M. de Serbellane des reproches dont l'expression supposait une liaison intime : il s'était avancé alors, et prenant la main de sa femme, il lui avait dit à voix basse, mais avec fureur : « Regardez-le, ce perfide étranger ; regardez-le, car jamais vous ne le reverrez. » A ces mots, Thérèse était tombée comme morte à ses pieds ; M. d'Ervins était fier de la douleur qu'il lui avait causée ; son orgueil ne se reposait que sur cette cruelle jouissance.

Quand nous arrivâmes à la maison de Mme d'Ervins, sa fille Isoie, la voyant rapporter dans cet état, jetait des cris pitoyables, auxquels M. d'Ervins ne daignait pas faire la moindre attention. On posa Thérèse sur son ht, revêtue, comme elle l'était encore-, de guirlandes de fleurs et de toutes les parures du bal ; elle avait l'air d'avoir été frappée de la foudre au milieu d'une fête.

Mes soins la rappelèrent à la vie ; mais elle était dans un délire qui trahissait à chaque instant son secret. Je voulais que M. d'Ervins me laissât seule avec elle ; mais, loin qu'il y consentît, il s'approcha de moi pour me dire que ma voiture était arrivée, et que dans ce moment il désirait d'entretenir sa femme sans témoins. « Au nom de votre fille, lui dis-je, M . d'Ervins, ménagez Thérèse ; n'oubliez pas dix ans de bonheur ; n'oubliez pas... — Je sais, madame, interrompit-il, ce que je me dois à moi-même : croyez que j'aurai toujours présente à l'esprit ma dignité personnelle. — El n'anrez-vons pas, repris-je, n'aurez-vous pas présent à l'esprit le danger de Thérèse? - Ce qui esl convenable doit eue accompli, répondit-il, quoi qu'il en conte: elle a l'honneur de porter mou nom, je verrai ce qu'exigent à ce titre el son devoir et le mien, o Je quittai cet homme odieux, cet homme incapable de rien voir dans la nature que lui seul, el dans lui-même que son orgueil. Je retournai encore nue fois vers l'infortunée Thérèse; je l'embrassai en lui jurant l'amitié la pins tendre, el lui recommandant la pin-

dence et le courage; elle ne me répondit à demi-voix que ces seuls mots : « Faites que je le revoie. » Je partis le cœur déchiré. (Lettre XXIX, Delphine à Mlle d'Albémar.)

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