UNE EXECUTION MONDAINE
Nous attendions la reine dans le salon qui précède sa chambre, avec quarante femmes les plus remarquables de Paris : Mme de R... arriva : c'est une personne très inconséquente, et qui s'est perdue de réputation par des torts réels et par une inconcevable légèreté. Je l'ai vue trois ou quatre fois chez sa tante Mme d'Artenas ; j'ai toujours évité avec soin toute liaison avec elle, mais j'ai eu l'occasion de remarquer dans ses discours un fonds de douceur et de bonté : je ne sais comment elle eut l'imprudence de paraître sans sa tante aux Tuileries, elle qui doit si bien savoir qu'aucune femme ne veut lui parler en public. Au moment où elle entra dans le salon, Mmes de Sainte-Albe et de Tésin, qui se plaisent assez dans les exécutions sévères, et satisfont volontiers, sous le prétexte de la vertu, leur arrogance naturelle, Mmes de Sainte-Albe et de Tésin quittèrent la place où elles étaient assises, du même côté que Mme de R... ; à l'instant toutes les autres femmes se levèrent, par bon air ou par timidité, et vinrent rejoindre à l'autre extrémité de la chambre Mme de Vernon, Mme du Marset et moi. Tous les hommes bientôt suivirent cet exemple, car ils veulent, en séduisant les femmes, conserver le droit de les en punir.
Mme de R... restait seule l'objet de tous les regards, voyant le cercle se reculer à chaque pas qu'elle faisait pour s'en approcher, et ne pouvant cacher sa confusion. Le moment allait arriver où la reine nous ferait entier, ou sortirait pour nous recevoir : je prévis que la scène deviendrait alors encore plus cruelle. Les yeux de Mme de R... se remplissaient de larmes; elle nous regardail toutes, comme pour implorer le secours d'une de nous : je ne pouvais pas résister à ce malheur : la crainte de déplaire à Léonce, cette crainte toujours présente nie retenait encore; mais nndernier regard jeté sur Mme de R... m' attendrit telle nient, que, par un mouvement complèienient involontaire, je traversai la salle, et j'allai uf asseoir à coté d'elle. Oui, me dis-aisje alors, puisque encore une t'ois les convenances de la société sont en opposition avec la véritable volonté de rame, qu'< ncore une l'ois elles soient sacrifiées.
90== MADAME l>E STAËL. — CHAP. III
Mme de R... me reçut comme si je lui avais rendu la vie ; en effet, c'est la vie que le soulagement de ces douleurs que la société peut imposer quand elle exerce sans pitié toute sa puissance. A peine eus-je parlé à Mme de R... que je ne pus m'empêcher de regarder Léonce : je vis de l'embarras sur sa physionomie, mais point de mécontentement. H me sembla que ses yeux parcouraient l'assemblée avec inquiétude, pour juger de l'impression que je produisais ; mais que la sienne était douce !
Mme de Vernon ne cessa point de causer avec M. de Fierville, et n'eut pas l'air d'apercevoir ce cpii se passait ; je soutins assez bien jusqu'à la fin ce qu'il pouvait y avoir d'un peu gênant dans le rôle que je m'étais imposé. En sortant de l'appartement de la reine, Mme de R... me dit, avec une émotion qui me récompensa mille fois de mon sacrifice : « Généreuse Delphine ! vous m'avez donné la seule leçon qui pût faire impression sur moi ! Vous m'avez fait aimer la vertu, son courage et son ascendant. Vous apprendrez dans quelques années, qu'à compter de ce jour je ne serai plus la même. R me faudra longtemps avant de me croire digne de vous voir ; mais c'est le but que je me proposerai, c'est l'espoir qui me soutiendra. » Je lui pris la main à ces derniers mots, et je la serrai affectueusement. Un sourire amer de Mme du Marset, un regard de M. de Fierville m'annoncèrent leur désapprobation ; ils parlaient tous les deux à Léonce, et je crus voir qu'il était péniblement affecté de ce qu'il entendait : je cherchai des yeux Mme de Vernon; elle était encore chez la reine. Pendant ce moment d'incertitude, Léonce m'aborda et me demanda avec assez de sérieux la permission de me voir seule chez moi, dès qu'il aurait reconduit Mme de Vernon. J'y consentis par un signe de tête ; j'étais trop émue pour parler (1).
C \TASTROPHE
Hier, à deux heures après midi, M. d'Ervins alla dîner à Saint-Germain chez un de ses amis, se croyanl assuré du dépari de M. de Serbellane. Mme d'Ervins arriva chez moi vers cinq
heures, seule, à pied, dans un élal déplorable; et peu de mn-
(1) Aventure personnelle du temps du Consulat, eu Mme de St.-id peinte elle-même sens le nom de .Mme de R... Delphine, c'est .Mme de Custine. (Cf. Madame de Staël ctNapolôon, p. 44.)
ments après, M. de Serbellane vint très secrètement pour lui dire un adieu qui sera plus long, hélas ! qu'ils ne l'imaginaîenl alors. Ma porte était défendue pour tout le monde, et pour M. d'Ervins en particulier ; on disait chez moi que j'étais partie pour Bellerive, et tous mes volets fermés du côté de la cour servaient à le persuader. Je fus témoin, pendant trois heures, de la douleur la plus déchirante ; je versai beaucoup de larmes avec- Thérèse, et j'étais déjà bien abattue lorsque la plus terrible épreuve tomba sur moi.
Au moment où j'avais obtenu de Thérèse et de M. de Serbellane qu'ils se séparassent, un de mes gens entra, et me dit qu'un domestique de Mme de Vernon m'apportait un billet d'elle et demandait à me parler ; je sors et je vois, jugez de ma terreur, je vois M. d'Ervins ! Il était déjà clans la chambre voisine, et se débarrassant d'une redingote à la livrée des gens de Mme de Vernon, dont il s'était revêtu pour se déguiser, il s'avance tout à coup, malgré mes efforts, se précipite sur la porte de mon salon, l'ouvre, et trouve M. de Serbellane à genoux devant Thérèse, la tête baissée sur sa main. Thérèse reconnaî! son mari la première et tombe sans connaissance sur le plancher. M. de Serbellane la relève dans ses bras, avant d'avoir encore aperçu M. d'Ervins, et croyant que la douleur des adieux était la seule cause de l'état où il voyait Thérèse. M. d'Ervins arrache sa femme des bras de son amant, et la jette sur une chaise, en l'abandonnant à mes secours ; il se retourne ensuite vers M. de Serbellane et tire son épée, sans remarquer que son adversaire n'en avait pas ; les cris qui m'échappèrent attirèrent mes gens ; M. de Serbellane leur ordonna de s'éloigner, et, s'adressant à M. d'Ervins, il lui dit : « Vous devez croire à Mme d'Ervins, monsieur, des torts qu'elle n'a pas ; je la quitlais, je la priais de recevoir mes adieux. »
M. d'Ervins alors entra dans une colère, dont les expressions étaient à la fois insolentes, ignobles et furieuses. A travers tous ses discours, on voyait cependant la plus ferme résolution de se battre avec M. de Serbellane. J'essayai de persuader à M. d'Ervins (pie cette scène pourrait être ignorée de tout le monde ; mais je compris par ses réponses une partie de ce que j'ai su depuis avec détail: c'est que M. de Fierville savait tout, avait tout dit, et que cette raison, plus qu'aucune autre encore, animait le courage de .M. d'Krvins.
M. de Serbellane soufîrail de la manière la plus cruelle ; je voyais sur son visage le combat de toutes les passions gêné-
reuses et fières : il était immobile devant une fenêtre, mordant ses lèvres, écoutant en silence les folles provocations de M. d'Ervins, et regardant seulement quelquefois le visage pâle et moulant de Thérèse, comme s'il avait besoin de trouver dans ce spectacle des motifs pour se contenir.
Il me vint dans l'esprit, après avoir tout épuisé pour calmer M. d'Ervins, de détourner sa colère sur moi, et j'essayai de lui dire que c'était moi qui avais engagé Mme d'Ervins à venir; je commençais à peine ces mots que, se rappelant ce qu'il avait oublié, que le rendez-vous s'était donné dans ma maison, il se permit sur ma conduite les réflexions les plus insultantes. M. de Serbellane alors ne se contint plus, et saisissant la main de M. d'Ervins, il lui dit : « C'en est assez, monsieur, c'en est assez ; vous n'aurez plus affaire qu'à moi, et je vous satisferai. » Thérèse revint à elle dans ce moment. Quelle scène pour elle, grand Dieu ! une épée nue, la fureur qui se peignait dans les regards de son amant et de son mari, lui apprirent bientôt de quel événement elle était menacée ; elle se jeta aux pieds de M. d'Ervins pour l'implorer.
Alors, soit que, prêt à se battre, il éprouvât un ressentiment plus âpre encore contre celle qui en était la cause, soit qu'il fût dans son caractère de se plaire dans les menaces, il lui déclara qu'elle devait s'attendre aux plus cruels traitements, qu'il lui retirerait sa fille, qu'il renfermerait dans une terre pour le reste de ses jours, et que l'univers entier connaîtrait sa honte, puisqu'il allait s'en laver lui-même dans le sang de son amant. A ces atroces discours, M. de Serbellane fut saisi d'une colère telle, que je frémis encore en me la rappelant : ses lèvres étaient pâles et tremblantes, son visage n'avait plus qu'une expression convulsive : il me dit à voix basse en s'approchant de moi : « Voyez- vous cet homme, il est mort ; il vient de se condamner; je perdrai Thérèse pour toujours, mais je la laisserai libre, et je lui conserverai sa fille. » A ces mots, avec une action plus prompte que le regard, il prit M. d'Ervins par le bras et sortit. (Lettre XXXII.)
DÉSESPOIR. — DELPHINE ASSISTE VOILÉE A r M \ H l A<i E DE LÉONCE
Je ne Bais par quel mouvemenl je pris tout à coup un parti iliini l'idée me donna d'abord quelque soulagement. Je résolu-
d'aller moi-même, couverte d'un voile, à cette église où ils devaient se marier (1), et d'être ainsi témoin de la cérémonie. Je ne comprends pas encore quel était mon projet ; je n'avais pas celui de m' opposer au mariage, d'oser faire un tel scandale : j'espérais, je crois, que je mourrais; ou plutôt, la réflexion ne me guidait pas : la douleur me poursuivait, et je fuyais devant elle.
Je sortis seule, et tellement enveloppée d'un voile et d'un vêtement blanc, qu'on ne me reconnut point à ma porte ; je marchais dans la rue rapidement ; je ne sais d'où me venait tant de force ; mais il y avait sans cloute dans ma démarche quelque chose de convulsif, car je voyais ceux qui passaient s'arrêter en me regardant : une agitation intérieure me soutenait ; je craignais de ne pas arriver à temps, j'étais pressée de mon supplice ; il me semblait qu'en atteignant au plus haut degré de la souffrance, quelque chose se briserait dans ma tête ou dans mon cœur, et qu'alors j'oublierais tout.
J'entrai dans l'église sans avoir repris ma raison ; la fraîcheur du heu me calma pendant quelques instants ; il y avait très peu de monde; je pus choisir la place que je voulais : e1 je m'assis derrière une colonne qui me dérobait aux regards, mais cependant, hélas ! me permettait de tout voir. J'aperçus quelques femmes âgées dans le fond de l'église, qui priaient avec recueillement ; et comparant le calme de leur situation avec la violence de la mienne, je haïssais ma jeunesse qui donnait à mon sang cette activité de malheur.
Des instruments de fête se firent entendre en dehors de l'église ; ils annonçaient l'arrivée de Léonce ; les orgues bientôt aussi la célébrèrent, et mon cœur seul mêlait le désespoir à tant de joie. Cette musique produisit sur mes sens un effet surnaturel; dans quelque lieu que j'entendisse l'air que Ton a joué, il serait pour moi comme un chant de mort. Je m'abandonnai, en l'écoulant, à des torrents de larmes, e1 cette émotion profonde fut un secours du ciel : j'éprouvai tout à coup un mouvement d'exaltation qui soutint mon âme abattue; la pensée de l'Être suprême s'empara de moi; je sentis qu'elle me relevait à mes propres yeux. Non, nie dis-je à moi-même, je ne suis point coupable; ei Lorsque tout bonheur m'est enlevé, le refuge de ma conscience, le secours d'une Providerice miséricordieuse me restera. Je vivrai de larmes ; mais aucun remords ne pouvant
(1) Léonce et Mathilde.
s'y mêler, je ne verrai dans la mort que le repos. Ah ! que j'ai besoin de ce repos !
Je n'avais pas encore osé lever les yeux ; mais quand les sons eurent cessé, cette douleur déchirante qu'ils avaient un moment suspendue, me saisit de nouveau ; je vis Léonce à la clarté des flambeaux ; pour la dernière fois sans doute je le vis ! il donnait la main à Mathilde ; elle était belle, car elle était heureuse ; et moi, mon visage couvert de pleurs ne pouvait inspirer que de la pitié.
Léonce, est-ce encore une illusion de mou cœur? Léonce me parut plongé dans la tristesse ; ses traits me semblaient altérés, et ses regards erraient dans l'église, comme s'il eût voulu éviter ceux de Mathilde. Le prêtre commença ses exhortations, et lorsqu'il se tourna vers Léonce pour lui adresser des conseils sur le sentiment qu'il devait à sa femme, Léonce soupira profondément, et sa tête se baissa sur sa poitrine.
Vous le dirai-je ! un instant après je crus le voir qui cherchait dans l'ombre ma figure appuyée sur la colonne, et je prononçai dans mon égarement ces mots d'une voix basse : C'était à Delphine, Léonce, que cette affection était promise; oui, Léonce la lierait à Delphine; elle n'a point cessé de la mériter. Il se troubla visiblement, quoiqu'il ne pût m' entendre ; Mme de Vernon se leva pour lui parler ; elle se mit entre lui et moi ; il s'avança cependant encore pour regarder la colonne ; son ombre s'y peignit encore une fois.
J'entendis la question solennelle qui devait décider de moi, un frissonnement glacé me saisit ; je nie penchai en avant, j'étendis la main; mais bientôt épouvantée de la sainteté du lieu, du silence universel, de l'éclat que ferait ma présence, je me retirai par un dernier effort, et j'allai tomber sans connaissance derrière la colonne. (Lettre XXXVII.)