MÉLANCOLIE DE DELPHINE
Je descendis vers le soir dans mon jardin, et je méditai pendant quelque temps, avec assez d'austérité, sur la destinée «les aines sensibles au milieu du monde. Je cherchais à repousser l'attendrissement que nie causait l'image de Léonce ; je voulais le confondre avec les hommes injustes et cruels, avides de déchirer le cœur qui se livre à leurs coups. J'essayai d'étouffer les sentiments jeunes et tendres dont j'ai goûté le charme depuis
mon enfance. La vie, me disais-je, est une œuvre qui demande du courage et de la raison. An sommet des montagnes, à l'extrémité de l'horizon, la- pensée cherche un avenir, un autre monde, où l'âme puisse se reposer, où la bonté jouisse d'ellemême, où l'amour enfin ne se change jamais en soupçons amers, eu ressentiments douloureux : mais dans la réalité, dans celle existence positive qui nous presse de toutes parts, il faut, pour conserver la dignité de sa conduite, la fierté de son caractère, réprimer l'entraînement de la confiance et de l'affection, irriter son cœur lorsqu'on le sent trop faible, et contenir dans son sein les qualités malheureuses qui font dépendre tout le bonheur des sentiments qu'on inspire.
Je me ferai, disais-je encore, une destinée fixe, uniforme, inaccessible aux jouissances comme à la douleur ; les jours qui me sont comptés seront remplis seulement par mes devoirs. Je tâcherai surtout de me défendre de cette rêverie funeste qui replonge l'âme dans le vague des espérances et des regrets : en s'y livrant, on éprouve une sensation d'abord si douce, et ensuite si cruelle ! on se croit attiré par une puissance surnaturelle ; elle vous fait pressentir le bonheur à travers un nuage ; mais ce nuage s'éclaircit par degrés, et découvre enfin un abîme où vous aviez cru voir une route indéfinie de vertus et cle félicités.
Oui, me répétais-je, j'étoufferai en moi tout ce qui me distinguait parmi les femmes, pensées naturelles, mouvements passionnés, élans généreux de l'enthousiasme ; mais j'éviterai la douleur, la redoutable douleur. Mon existence sera tout entière concentrée dans ma raison, et je traverserai la vie, ainsi armée contre moi-même et contre les autres.
Sans interrompre ces réflexions, je me levai, et je marchai d'un pas plus ferme, me confiant davantage clans ma force. Je m'arrêtai près des orangers que vous m'avez envoyés cle Provence ; leurs parfums délicieux me rappelèrent le pays de ma naissance, où ces arbres du Midi croissent abondamment au milieu cle nos jardins. Dans cet instant, un de ces orgues cpie j'ai si souvent entendus dans le Languedoc, passa sur le chemin et joua des airs qui m'ont fait danser quand j'étais enfant. Je voulais m'éloigner; un charme irrésistible nie retint : je me retraçai tous les souvenirs cle mes premières années, votre affection pour moi, la bienveillante protection dont votre frère cherchai! à m'environner, la douce idée (pu- je me faisais, dans ce temps, de mon sort et do la société; combien j'étais convaincue qu'il suffisait d'être aimable et bonne {tour que tous
les cœurs s'ouvrissent à votre aspect, et que les rapports du monde ne fussent plus qu'un échange continuel de reconnaissance et d'affection. Hélas ! en comparant ces délicieuses illusions avec la disposition actuelle de mon âme, j'éprouvai des convulsions de larmes ; je me jetai sur la terre, avec des sanglots qui semblaient devoir m'étouffer : j'aurais voulu que cette terre m'ouvrit son repos éternel. (Seconde partie, lettre Y. )