UNE FEMME DU MONDE : M""- DE VERXOX
En revenant avec Mme de Vernon (1), je fus encore plus frappée que je ne l'avais été le matin de sa pâleur et de sa tristesse, et je lui demandai à quelle heure elle s'était couchée la nuit dernière. « A cinq heures du matin, me répondit-elle. — Vous avez donc joué? — Oui. — Mon Dieu ! repris-je, comment pouvez-vous vous abandonner à ce goût funeste? vous y aviez renoncé depuis si longtemps ! — Je m'ennuie dans la vie, me répondit-elle ; je manque d'intérêt, de mouvement, et mon repos n'a point de charmes : le jeu m'anime sans m'émouvoir douloureusement : il me distrait de toute autre idée, et je consume ainsi quelques heures sans les sentir. — Est-ce à vous, lui dis-je, de tenir ce langage? votre esprit... — Mon esprit! interrompitelle : vous savez bien que je n'en ai que pour causer, et point du tout pour lire, ni pour réfléchir: j'ai été élevée comme cela; je pense dans le monde ; seule, je m'ennuie ou je souffre. » (Lettre VIL)
Mme de Vernon étant venue nous rejoindre, je rentrai dans le salon, et ne parlai plus à M. de Mondoville de la soirée, qu'un moment lorsque je m'en allais, et qu'il venait d'avoir un assez tong en! relien seul avec sa belle-mère, c N'écoutez pas trop .Mme de Vernon, lui dis-je tout bas: je me méfie beaucoup. même de son amitié pour Mme d'Albémar; elle est bien fine, Mme de Vernon; elle n'est point dévote, elle n'a guère de principes sur rien, elle a beaucoup d'esprit : elle n'a point aimé son mari, et cependant elle n'a jamais eu d'amant. Défiez-vous de ces caractères-là, il faut que leur activité s'exerce de quelque
(1) A remarquer dans ce portrait de Eemme certains traits de ressemblance avec le caractère de Talleyrand, dont on fut frappé,
manière. Croyez-moi, les pauvres femmes qui, comme moi, se sont fait beaucoup de mal à elles-mêmes, ont été bien moins occupées d'en faire aux autres. — Hélas ! me répondit Léonce, en me donnant la main pour me reconduire jusqu'à ma voiture, il y a peut-être une vie dont le sort a été décidé par ce que vous dites si gaiement, a (Lettre XVII. )