‹ Mme de StaëlChapitre 35 sur 112 · LE SUPPLICE DE L ATTENTE · texte numérisé non relu

LE SUPPLICE DE L ATTENTE

J'ai pourtant encore une sorte de besoin de vous raconter les dernières heures dont je gardai l'idée, celles qui ont terminé l'histoire de ma vie : je ne veux pas que vous ignoriez ce que j'ai encore éprouvé pendant que j'existais : seulement ne me répondez pas sur ce sujet, ne me parlez que de vous et de ce que je peux faire pour vous : ne me dites rien de moi : il n'y a plus de Delphine, puisqu'il n'y a plus de Léonce ! crainte, espoir, tout s'est évanoui avec mon estime pour lui ; le monde et mon cœur sonl vides.

Il faut l'avouer pour m'en punir, le jour où je l'attendais il m'était plus cher que dans aucun autre moment de ma vie. Depuis l'instant où le soleil se leva, quel intérêt je mis à chaque heure qui s'écoulait ! de combien de manières je calculai quand il était vraisemblable qu'il viendrait ! D'abord il me parut qu'il devait arriver à l'heure qu'il supposait celle de mon réveil, a lin d'être certain de me trouver seule. Quand cette heure fut passée, je pensai que j'avais eu tort d'imaginer qu'il la choisirait, et je comptai sur lui entre midi et trois heures : à chaque bruit que j'entendais, j:' combinais par mille raisons minutieuses s'il viendrait à cheval ou en voiture. Je n'allai pas chez Thérèse, je n'ouvris pas un livre, je ne me promenai pas, je restai à la place d'où l'on voyait le chemin. L'horlege du village de Bellerive ne sonne (pie toutes les demi-heures: j'avais ma montre devant moi, et je la regardais quand mes yeux pouvaient quitter la fenêtre. Quelquefois je me lixais à moi-même un espace de temps (pie je me promettais de consacrer à me distraire; ce temps ét;iii précisément celui pendant lequel mon âme était le' plu- violemment agitée.

(V (pie j'éprouvai peut-être de plus pénible dans celte attente, ce t'nt l'instanl où le soleil se coucha : je l'avais vu se lever lorsque mon cœur était ému par* la plus douce espérance ; il me semblait qu'en disparaissant, il m'enlevait tous les sentiments dont j'avais

été remplie à son aspect. Cependant, à cette heure de découragement succéda bientôt une idée qui me ranima; je m" étonnai de n'avoir pas songé que c'était le soir que Léonce choisirait pour s'entretenir plus longtemps avec moi, et je retombai dans cet état, le plus cruel de tous, où l'espoir même l'ait presque autant de mal que l'inquiétude. L'obscurité ne me permettait plus de distinguer de loin les objets ; j'en étais réduite à quelques bruits rares dans la campagne, et plus la nuit approchait, plus ma souffrance était uniforme et pesante ; combien je regrettais le jour, ce jour même dont toutes les heures m'avaient été si pénibles !

Enfin, j'entends une voiture, elle s'approche, elle arrive, je ne doute plus ; j'entends monter mon escalier, je n'ose avancer ; mes gens ouvrent les deux battants, apportent des lumières, et je vois entrer Mme de Mondoville et Mme de Vernon ! Non, vous ne pouvez pas vous peindre ce qu'on éprouve lorsque, après le supplice de l'attente, on passe par toutes les sensations qui en font espérer la fin, et que, trompé tout à coup, on se voit rejeté en arrière, mille fois plus désespéré qu'avant le soulagement passager qu'on vient d'éprouver, (Lettre XXIV.)

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