LA CONFESSION DE M"" DE VERNON DISSIMULATION FÉMININE
Les circonstances qui présidèrent à mon éducation (1) ont altéré mon naturel ; il était doux et flexible ; on aurait pu, je crois, le développer d'une manière plus heureuse. Personne ne s'est occupé de moi dans mon enfance, lorsqu'il eût été si facile de former mon cœur à la confiance et à l'affection. Mon père et ma mère sont morts que je n'avais pas trois ans, et ceux qui m'ont élevée ne méritaient point mon attachement. Un parent 1res éloigné et très insouciant fut mou tuteur : il me donnait des maîtres en tout genre, sans prendre te moindre intérêt ni à ma santé, ni à mes qualités morales : il voulait être bien pour moi ; mais comme il n'était averti de rien par son cœur, sa conduite tenail au hasard de sa mémoire, ou de sa disposition : il regardait d'ailleurs les femmes comme des jouets, dans Leur enfance, et, dans leur jeunesse, comme (\i^ maîtresses plus ou moins jolies,
(1) C'est Mme de Vernon qui parle.
que Ton ne peut jamais écouter sur rien de raisonnable.
Je m'aperçus assez vite que les sentiments que j'exprimais étaient tournés en plaisanterie, et que Fou faisait taire mon esprit, comme s'il ne convenait pas à une femme d'en avoir. Je renfermai donc en moi-même tout ce que j'éprouvais ; j'acquis de bonne heure ainsi l'art de la dissimulation, et j'étouffai la sensibilité que la nature m'avait donnée. Une seule de mes qualités, la fierté, échappa à mes efforts pour les contraindre toutes. Quand on me surprenait dans un mensonge, je n'en donnais aucun motif, je ne cherchais point à m'excuser, je me taisais ; mais je trouvais assez injuste que ceux qui comptaient les fournies. pour rien, qui ne leur accordaient aucun droit et presque aucune faculté, que ceux-là même voulussent exiger d'elles les vertus de la force et de l'indépendance, la franchise et la sincérité.
Mon tuteur, assez fatigué de moi, parce que je n'avais point de fortune, vint me dire un matin qu'il fallait épouser M. de Yernon. Je l'avais vu pour la première fois la veille ; il m'avait souverainement déplu. Je m'abandonnai au seul mouvement involontaire que je me sois permis de montrer en ma vie ; je résistai avec assez de véhémence ; mon tuteur me menaça de me faire enfermer pour le reste de mes jours dans un couvent, si je refusais M. de Vernon ; et comme je ne possédais rien au monde, je n'avais point l'espoir de m' affranchir de son despotisme. J'examinai ma situation ; je vis que j'étais sans force ; une lutte inutile me parut la conduite d'un enfant ; j'y renonçai, mais avec un sentiment de haine contre la société qui ne prenait pas ma défense, et ne me laissait d'autres ressources que la dissimulation. Depuis cette époque, mon parti fut irrévocablement pris d'y avoir recours chaque fois que je le jugerais nécessaire. Je crus fermement que le sort des femmes les condamnait à la fausseté ; je me confirmai dans l'idée conçue dès mon enfance, que j'étais, par mon sexe et par le peu de fortune que je possédais, une malheureuse esclave à qui toutes les ruses étaient permises avec son tyran. Je ne réfléchis point sur la morale, je ne pensais pas qu'elle pût regarder les opprimés. Je n'étouffai poinl ma conscience, car. en vérité, jusqu'au jour où je vous ai trompée, elle ne m'a rien reproché.
M. de Vernon n'étail point un caractère insouciant comme mon tuteur, niais il avait, avant tout, la peur d'être gouverné, et néanmoins une si grande disposition à être dupe, qu'il donnait toujours la tentation de le tromper : cela était si facile, et il y
avait tant d'inconvénient à lui dire la vérité la plus innocente, qu'il aurait fallu, je vous l'atteste, une sorte de chevalerie clans le caractère, pour parler avec sincérité à un tel homme. J'ai pris pendant quinze ans l'habitude de ne ■ devoir aucun de mes plaisirs qu'à l'art de cacher mes goûts et mes penchants, et j'ai fini par me faire, pour ainsi dire, un principe de cet art même, parce que je le regardais comme le seul moyen de défense qui restât aux femmes contre l'injustice de leurs maîtres.
J'engageai M. de Vernon avec tant d'adresse à passer plusieurs aimées à Paris, qu'il crut y aller malgré moi : j'aimais le luxe, et je ne connais personne qui, par son caractère, ses fantaisies et sa prodigalité, ait plus besoin que moi d'une grande fortune. M. de Vernon s'était enrichi par l'économie ; je sus cependant exciter si bien son amour-propre, qu'à sa mort il était presque ruiné, et avait contracté, vous le savez, une dette assez forte avec la famille de Léonce. Je disposais de M. de Vernon, et cependant il me traitait toujours avec une grande dureté ; il ne se doutait pas que j'eusse de l'ascendant sur ses actions ; mais, pour mieux se prouver à lui-même qu'il était le maître, il me parlait toujours avec rudesse.
Ma fierté se révoltait sou veut en secret de tout ce que j'étais obligée de faire pour alléger ma servitude; mais si je m'étais séparée de M. de Vernon, je serais retombée dans la pauvreté, et j'étais convaincue que, de toutes les humiliations, la plus difficile à supporter au milieu de la société, c'était le manque de fortune, et la dépendance que cettte privation entraîne.
Je ne voulus point avoir d'amants, quoique je fusse jolie et spirituelle : je craignais l'empire de l'amour ; je sentais qu'il ne pouvait s'allier avec la nécessité de la dissimulation ; j'avais pris d'ailleurs tellement l'habitude de me contraindre, qu'aucune affection ne pouvait naître malgré moi dans mon cœur; les inconvénients de la galanterie me frappèrent très vivement, et, ne me sentant pas les qualités qui peuvenl excuser les torts d'entraînement, je résolus de conserver intacte ma Considération au milieu de Paris. Je crois que personne n'a mieux jugé que moi le prix de cette considération, et les éléments dont elle e compose; mais les liens d'amour, tels qu'on peut les former dans le monde, valent-ils mieux qu'elle? je ne le pense pas.
.1 avais eu d'abord l'idée d'élever ma Bile d'après nus idées et de lui inspirer mon caractère: mais j'éprouvai une sorte de dégoûl de foi-mer une autre à l'art de feindre : j'avais de la répugnance à donner les leçons de ma doctrine : ma fille montrait
dans son enfance assez d'attachement pour moi ; je ne voulais ni lui dire le secret de mon caractère, ni la tromper. Cependant j'étais convaincue, et je le suis encore, que les femmes étant victimes de toutes les institutions de la société, elles sont dévouées au malheur, si elles s'abandonnent le moins du monde à leurs sentiments, si elles perdent de quelque manière l'empire d'ellesmêmes. Je me déterminai, après y avoir bien réfléchi, à donner à Mathilde, dont le caractère, je vous l'ai dit, s'annonçait de bonne heure comme très âpre, le frein de la religion catholique ; et je m'applaudis d'avoir trouvé le moyen de soumettre ma fille à tous les jougs de la destinée de femme, sans altérer sa sincérité naturelle. Vous voyez, d'après cela, que je n'aimais pas ma manière d'être, quoique je fusse convaincue cpie je ne pouvais m'en passer...
Enfin je vais mourir, et toute cette vie d'efforts et de combinaisons est déjà finie ; je jouis de ces derniers jours pendant lesquels mon esprit n'a plus rien à ménager. Je croyais, il y a quelque temps, que j'avais seule bien entendu la vie, et que tous ceux qui me parlaient de sentiments dévoués et de vertus exaltées étaient des charlatans ou (tes dupes : depuis que je vous connais, il m'est venu par intervalles d'autres idées : mais je ne sais encore si mon aride système était complètement erroné, et s'il n'est pas vrai qu'avec toute autre personne que vous, les seules relations raisonnables sont les relations calculées.
Quoi qu'il en soit, je ne crois pas avoir été méchante : j'avais mauvaise opinion des hommes, et je m'armais à l'avance contre leurs intentions malveillantes : mais je n'avais point d'amertume dans l'âme: j'ai rendu fort heureux tous nus inférieurs, tous ceux qui ont été dans ma dépendance : et lorsque j'ai usé de la dissimulation envers ceux qui avaient des droits sur moi. c'était encore en leur rendant la vie plus agréable. (Lettre XLI.)
LÉONCE A DEJ.PHINE
il n'y a d'autre loi que l'amour
Tu n'as pas l'idée, jamais tu ne peux l'avoir, (pie je me résigne à vivre sans toi ! Non. parce (pie la plus atroce combinaison m'a empêché d'être ton époux, je ne consentirai point à te voir
un jour, une heure de moins (pic si nous étions unis l'un à l'autre : nous le sommes: tout est mensonge dans mes autres liens, il n'y a de vrai que mon amour, (pie le lien: car tu m'aime-.
Delphine ! Je t'en conjure, dis-moi, le jour, le jour où j'ai formé cet hymen qui ne peut exister qu'aux yeux du monde, cet hymen dont tous les serments sont nuls, puisqu'ils supposaient tous que tu avais cessé de m'aimer, n'étais-tu pas derrière une colonne, témoin de cette fatale cérémonie? Je crus alors que mon imagination seule avait créé cette illusion ; mais s'il est vrai que c'était toi-même que je voyais, comment ne t'es-tu pas jetée dans mes bras? pourquoi n'as-tu pas redemandé ton amant à la face du ciel? Ah ! j'aurais reconnu ta voix ; ton accent eût suffi pour me convaincre de ton innocence ; et, devant ce même autel, plaçant ta main sur mon cœur, c'est à toi que j'aurais juré l'amour que je ne ressentais que pour toi seule.
Mais qu'importe cette cérémonie ! elle est vaine, puisque c'est à Mathilde qu'elle m'a lié. Ce n'est pas Delphine, dont l'esprit supérieur s'affranchit à son gré de l'opinion du monde, ce n'est pas elle qui repoussera l'amour par un timide respect poulies jugements des hommes. Ton véritable devoir, c'est de m'aimer ; ne suis-je pas ton premier choix? ne suis-je pas le seul être pour qui ton âme céleste ait senti cette affection durable et profonde dont le sort de ta vie dépendra? Oh ! mon amie, quoique personne ne puisse te voir sans t'admirer, moi seul je puis jouir avec délices de chacune de tes paroles ; moi seul je ne perds pas le moindre de tes regards. Aime-moi, pour être adorée dans toutes les nuances de tes charmes. Aime-moi, pour être fière de toi-même ; car je t'apprendrai tout ce que tu vaux. Je te découvrirai des vertus, des qualités, des séductions que tu possèdes sans le savoir.
Oh Delphine ! les lois de la société ont été faites pour l'universalité des hommes ; mais quand un amour sans exemple dévore le cœur, quand une perfidie presque aussi rare a séparé deux êtres qui s'étaient choisis, qui s'étaient aimés, qui s'étaient promis l'un à l'autre, penses-tu qu'aucune de ces lois, calculées pour les circonstances ordinaires de la vie, doive subjuguer de tels sentiments? (Troisième partie, lettre I.)