‹ Mme de StaëlChapitre 37 sur 112 · MÊME SUJET · texte numérisé non relu

MÊME SUJET

Ne va point, par de vaines subtilités, distinguer en toi-même ta conscience «le ton cœur : interroge-le ce cœur, repousse-t-il l'idée ilf me voir, comme il repousserai! une action vile ou

cruelle? non, il t'entraîne vers moi; c'est, ton Dieu, c'est, la

nature, c'est ton amant qui te parle ; écoute une de ces puissances protectrices de ta destinée ; écoute-les, car c'est au fond de ton âme qu'elles exercent leur empire : oublie tout ce qui n'est pas nous ; nos âmes se suffisent, anéantissons l'univers dans notre pensée, et soyons heureux. (Lettre III.)

Ah ! mon amie, ne le sens-tu pas comme moi ! l'univers et les siècles se fatiguent à parler d'amour ; mais une fois, dans je ne sais combien de miniers de chances, deux êtres se répondent par toutes les facultés de leur esprit et de leur âme ; ils ne sont heureux qu'ensemble, animés que lorsqu'ils se parlent ; la nature n'a rien voulu donner à chacun des deux qu'à demi, et la pensée de l'un ne se termine que par la pensée de l'autre. (Lettre VIL)

DELPHINE A MADEMOISELLE d'aLBEMAR DRAMATIQUE RENCONTRE

La nuit était noire et le froid assez vif ; je jetai mon mouchoir sur ma tête, et m'enfonçant dans ma voiture, son mouvement m'emporta pendant trois heures sans me faire changer d'attitude. Étourdie par cette course rapide, je ne suivais aucune idée, je les repoussais toutes successivement : néanmoins c'était en vain que je cherchais à confondre, dans mon trouble, les souvenirs et les regrets qui se présentaient à moi ; je parvenais à obscurcir ce qui se passait dans mon esprit, mais rien ne calmait ma douleur. Je m'imagine que l'état de .mon âme avait quelque ressemblance alors avec celui des malheureux condamnés à mort, lorsque, ne se sentant pas la force d'envisager cette idée, ils essayent d'étouffer en eux toute faculté de réflexion.

Un air glacé, dont je ne m'étais point garantie, me causait de temps en temps des sensations assez pénibles, et cette souffrance me faisait un peu de bien. Je pressais quelquefois mon mouchoir sur ma bouche, jusqu'au point de m'ôter la respiration pendant un moment, afin de détourner par un autre genre de douleur la pensée que je redoutais comme un fantôme persécuteur. Je ne sais ce qui me sérail arrivé, Lorsque, après de vains efforts pour échapper à moi-même, j'aurais considéré dans son entier le sort que je m'imposais. Mais j'étais parvenue, je crois, à cci excès de malheur qui l'ait descendre sur nous le secours de la clémence divine.

Un événement que je pourrais appeler surnaturel, du moins par l'impression que j'en ai reçue, vint tout à coup changer mon état et me délivrer des tourments du désespoir. J'entendis mes postillons qui criaient : Pourquoi voulez-vous nous arrête)-? Qui êtes-vous? Rangez-vous à V instant, rangez-vous. Je crus d'abord que des voleurs voulaient profiter de la nuit pour nous attaquer, et moi, que vous connaissez craintive, j'éprouvai une émotion presque douce. L'idée me vint que Dieu avait pitié de moi et m'envoyait la mort. J'avançai précipitamment ma tête à la portière, avide du péril, quel qu'il fût, qui devait m/arracher aux impressions que j'éprouvais.

Je ne pouvais rien voir, mais j'entendis une voix qui, depuis la première fois qu'elle m'a frappée, n'est jamais sortie de mon cœur, prononcer ces mots : Faites avancer vos chevaux si vous voulez; écrasez-moi, mais je ne reculerai pas. «Arrêtez ! m'écriai-je, arrêtez ! » Les postillons ne distinguaient point mes paroles, et je crus qu'ils se préparaient à partir en renversant celui qui s' et ait placé devant eux ; je fis des efforts pour ouvrir la portière ; le tremblement de ma main m'empêchait d'y réussir ; ce tremblement augmentait à chaque seconde qu'il me faisait perdre. Je sentais que si je ne parvenais pas à descendre, les postillons. ne me comprenant pas, attribueraient mes cris à l'effroi et, prenant Léonce pour un assassin, pourraient l'écraser à l'instant sous les pieds des chevaux et les roues de ma voiture. Non, jamais un supplice de cette nature ne saurait se peindre ! Enfin je m'élançai hors de cette fatale portière : Léonce, qui m'avait entendue, s'était jeté en bas de son cheval, et courant vers moi, il me reçut dans ses bras- Divinité des justes! que ferez-vous de plus pour la vertu? Que réservez-vous pour elle dans les cieux, quand sur la terre vous nous avez donné l'amour? Je le retrouvais le jour même où je m'étais condamnée à le quitter pour toujours : mon cœur reposait sur le sien, au moment où j'avais cru sentir la voiture qui me traînait se soulever en passant sur son corps : non. je n'aurais pas été un être sensible et vrai, si je n'avais pas été résolue dans cet instant à donner ma vie à celui dont la présence venait de me l'aire goûter de telles délices. Ah! Louise, qui pourrait se replonger dans le désespoir, quand un coup du sort l'en a retiré? qui pourrait se rejeter volontairement dans l'abîme, reprendre imites les sensations douloureuses, suspendues, effacées par la confiance que le bonheur inspire si rapidement? Non, l o e l'affirmer, le coeur humain n'a, pas cette force.

Léonce me porta pendant quelques pas ;il me croyait évanouie, je ne l'étais point ; j'avais conservé le sentiment de l'existence pour jouir de cet instant, peut-être marqué par le ciel, comme le dernier et le plus haut degré de la félicité qu'il me destine. Le premier mot que je dis à Léonce fut la promesse de renoncer à mon projet de départ ; ce départ m'était devenu désormais impossible, et je ne voulais pas qu'il pût en douter un instant, après que ma décision était prise. Ah ! Louise, quelle reconnaissance il m'exprima ! quel sentiment délicieux le bonheur de ce qu'on aime ne fait-il pas éprouver ! Je ne sais quelle terreur, créée par l'imagination, avait effrayé, troublé mon esprit depuis quinze jours. Pourquoi donc, pourquoi voulais-je me séparer de Léonce? N'existe-t-il pas des sœurs qui passent leur vie avec leurs frères? des hommes dont l'amitié honore et console les femmes les plus respectables? Pourquoi m'estimais-je si peu que de ne pas me croire capable d'épurer tous les sentiments de mon cœur, et de goûter à la fois la tendresse et la vertu?

Dès que Léonce me vit résolue à ne pas me séparer de lui. il s'établit entre nous la plus douce intelligence ; il donna avec une grâce charmante des ordres tout autour de moi, plaça ma femme tle chambre dans le cabriolet d'Antoine, qui était venu me rejoindre, et se mêla enfin de tous les détails, avec la vivacité la plus aimable, comme s'il eût cru prendre ainsi possession de ma vie.

Après m'avoir fait remonter dans ma voiture, il me montra, par les soins les plus tendres, son inquiétude sur l'état de tremblement où j'étais ; il m'entoura de son manteau, ouvrit et referma les places plusieurs fois, pour essayer ce qui pourrai! me faire du bien : je voyais en lui une activité de bonheur, une sorte d'impossibilité de contenir sa joie, qui me jetait dans une rêverie enchanteresse; je me taisais, parce qu'il parlait; j'étais calme, parce que l'expression de ses sentiments était vive. Oh, Louise ! personne, personne au monde, se faisant l'idée de cette félicité, ne renoncerait à l'éprouver! (Lettre VIII.)

I, \ \1 on i; i; É\ K I. k DIE1 ET I. I M MORT \ LITÉ

La puissance (l'aimer me t'ai! sentir en moi la source immortelle (le la vie. Quoi ! mes cendres seraient près des tiennes sans se réveiller! Nous serions pour jamais étrangers à cette nature (pii parle si vivement à notre âme! Ce beau ciel, dont l'aspect

fait naître tant de sentiments et de pensées, ces astres de la nuit et du jour se lèveraient sur notre tombe, comme ils se sont levés sur nos heures trop heureuses, sans qu'il restât rien de nous pour les admirer ! Non, Léonce, je n'ai pas moins d'horreur du néant que du crime, et la même conscience repousse loin de moi tous les deux.

Mais que ferai-je de mon espérance si tu ne la partages pas? Livrerai-je mon âme à un avenir que tu n'as pas reconnu pour le tien? Quelle idée mon imagination peut-elle me donner du bonheur, si ce n'est pas avec toi que je dois en jouir? Comment entretenir ces méditations solitaires que ta voix n'encourageait pas? Je ne puis plus rien à moi seule, j'ai besoin de t'interroger sur toutes mes pensées, pour les juger, pour les admettre, pour les rattacher à mon amour. 0 Léonce ! Léonce ! viens croire avec moi, pour que j'espère en paix, pour que je suive ta trace brillante dans le ciel, où mes regards cherchent ta place, avant d'aspirer à la mienne.

Oui, Léonce, il existe un monde où les liens factices sont brisés, où l'on n'a rien promis que d'aimer ce qu'on aime : ne sois pas impie envers cette espérance. Le bonheur que la sensibilité nous donne, loin de distraire comme tous les autres de la reconnaissance envers le Créateur, ramène sans cesse à lui ; plus notre être se perfectionne, plus un Dieu lui devient nécessaire ; et plus les jouissances du cœur sont vives et pures, moins il nous est possible de nous résigner aux bornes de cette vie. Léonce, je vous en conjure, ne plaisantez jamais sur le besoin que j'ai d'occuper votre âme des idées religieuses. Je douterais de votre amour pour moi, si je ne pouvais réussir à vous donner au moins du respect pour ces grandes questions qui ont intéressé tant d'esprits éclairés, et calmé tant d'âmes souffrantes. (Lettre XIV.)

LE BONHEUB n\.\s LE MARIAGE MONS1 E U R E T M \ I > A M E DE B E L M < > N T

« Quand je vous ai connue (1), il y a dix ans, RI. de Belmont m'aimai! déjà depuis quelques années; mais comme ou craignait qu'il ne perdît la vue, mes parents s'opposaient à notre mariage : il devint, entièrement aveugle, el je renonçai alors, à

(!) C'est Mme do Belmont qui parle.

tous les ménagements que j'avais conservés avec ma famille. Chaque moment de retard, quand je lui étais devenue si nécessaire, me paraissait insupportable ; et n'ayant ni père ni mère, je me crus permis de me décider seule. Je me mariai à l'insu de mes parents, et j'eus pendant quelque temps assez à souffrir des menaces qu'ils me tirent de rompre mon mariage : quand il fut bien prouvé qu'ils ne le pouvaient pas, ils travaillèrent à nous ruiner, ils y réussirent ; mais comme j'avais craint d'abord qu'ils ne parvinssent à me séparer de M. de Belmont, je ne fus presque pas sensible à la perte de notre fortune ; mon imagination n'était frappée que du malheur que j'avais évité.

« Mon mari, continua-t-elle, donne des leçons à son fils ; moi, j'élève ma fille ; et notre pauvreté, nous rapprochant naturellement beaucoup plus de nos enfants, nous donne de nouvelles jouissances. Quand on est parfaitement heureux par ses affections, c'est peut-être une faveur de la Providence que certains revers qui resserrent encore vos liens par la force même des choses. Je n'oserais pas le dire devant M. de Belmont, si je ne savais pas que sa cécité ne le rend point malheureux ; mais cet accident fixe sa vie au sein de sa famille, cet accident lui rend mon bras, ma voix, ma présence à tous les instants nécessaires ; il m'a vue dans les premiers jours de ma jeunesse, il conservera toujours le même souvenir de moi, et il me sera permis de l'aimer avec. tout, le charme, tout l'enthousiasme de l'amour, sans que la timidité causée par la perte des agréments du visage en impose à l'expression de mes sentiments. Je le dirai devant M. de Belmont, madame, il faut qu'il entende ce que je pense de lui, puisque je ne veux pas le quitter un instant, même pour me livrer au plaisir de le louer : le premier bonheur d'une femme, c'est d'avoir épousé un homme qu'elle respecte autant qu'elle l'aime ; qui lui est supérieur par son esprit, et son caractère ; qui décide de tout pour elle, non parce qu'il opprime sa volonté, mais parce qu'il éclaire sa raison et soutient sa faiblesse. Dans les circonstances mêmes où elle aurait un avis différent du sien, elle cède avec bonheur, avec confiance, à celui qui a la responsahiliié de la destinée commune, et peut seul réparer une erreur. quand même il l'aurait commise. Pour que le mariage remplisse l'intention de la nature, il faut que l'homme ait par son mérite réel un véritable avantage sur sa femme, un avantage qu'elle reconnaisse e1 dent elle jouisse : malheur aux femmes obligées de conduire elles-mêmes leur vie, de couvrir les défauts et les

petitesses de leur mari, ou de s'en affranchir, en portant seules

le poids de l'existence ! Le plus grand des plaisirs, c'est cette admiration du cœur qui remplit tous les moments, donne un but à toutes les actions, une émulation continuelle au perfectionnement de soi-même, et place auprès de soi la véritable gloire, 1" approbation de l'ami qui vous honore en vous aimant. Aimable Delphine, ne jugez pas le bonheur ou le malheur des familles par toutes les prospérités de la fortune ou de la nature ; connaissez le degré d'affection dont l'amour conjugal les fait jouir, et c'est alors seulement que vous saurez quelle est leur part de félicité sur la terre !

« Elle ne vous a pas tout dit, ma douce amie, reprit M. de Belmont ; elle ne vous a pas parlé du plaisir qu'elle a trouvé dans l'exercice d'une générosité sans exemple ; elle a tout sacrifié pour moi, qui ne lui offrais qu'une suite de jours pendant lesquels il fallait tout sacrifier encore. Riche, jeune, brillante, elle a voulu consacrer sa vie à un aveugle sans fortune, et qui lui faisait perdre toute celle qu'elle possédait. Dans quelque trésor du ciel il existait un bien inestimable ; il m"a été donné, ce bien, pour compenser un malheur que tant d'infortunés ont éprouvé dans l'isolement. Et telle est la puissance d'une affection profonde et pure, qu'elle change en jouissances les peines les plus réelles de la vie ; je me plais à penser que je ne puis faire un pas sans la main de ma femme, que je ne saurais pas même me nourrir, si elle n'approchait pas de moi les aliments qu'elle me destine. Aucune idée nouvelle ne ranimerait mon imagination, si elle ne me lisait pas les ouvrages que je désire connaître ; aucune pensée ne parvient à mon esprit sans le charme que sa voix lui prête ; toute l'existence morale m'arrive par elle, empreinte d'elle, et la Providence, en me donnant la vie. a laissé à ma femme le soin d'achever ce présent, qui serait inutile et doulou reux sans son secours.

« Je le crois, dit encore M. de Belmont, j'aime mieux que personne ; car tout mon être est concentré dans le sentiment : mais comment se fait-il que ions les hommes ne cherchent pas à trouver le bonheur dans leur famille? Il est vrai que ma femme, et ma femme seule pouvait faire du mariage un s^rl si délicieux. Cependant, il nie manque de n'avoir jamais vu mes entants, niais je me persuade qu'ils ressemblent à leur mère : de tontes les images que mes yeux ont autrefois recueillies, il n'en est qu'une qui soit restée parfaitement distincte dans mon souvenir : c'est la figure de nia femme : je ne me crois pas aveugle près d'elle, tant je nie représente vivement ses t rails ! Avez-vons

remarqué combien sa voix est douce? quand elle parle, elle accentue gracieusement et mollement, comme si elle aimait à soigner les plaisirs qui me restent ; je sens tout, je n'oublie rien ; un serrement de main, une voix émue ne s'effacent jamais de mon souvenir. Ah ! c'est une existence heureuse que de savourer ainsi les affections et leur charme ; d'en jouir sans •'■prouver jamais une de ces inconstances du cœur, qu'amènent quelquefois les splendeurs éclatantes de la fortune, ou les dons brillants delà nature.

« Néanmoins, quoique mon sort ne puisse se comparer à celui de personne, je le dis, continua-t-il, aux grands de la terre, aux plus beaux, aux plus jeunes, il n'est de bonheur pendant la vie (pie dans cette union du mariage, que dans cette affection des enfants, qui n'est parfaite que quand on chérit leur mère. Les hommes, beaucoup plus libres dans leur sort que les femmes, croient pouvoir aisément suppléer aux jouissances de la vie domestique ; mais je ne sais quelle force secrète la Providence a mise dans la morale : les circonstances de la vie paraissent indépendantes d'elle, et c'est elle seule cependant qui finit par en décider. Toutes les liaisons hors du mariage ne durent pas : des événements terribles, ou des dégoûts naturels brisent les liens qu'on croyait les plus solides ;l'opinion vous poursuit ; l'opinion, de quelque manière, insinue ses poisons dans votre bonheur. Et quand il serait possible d'échapper à son empire, peut-on comparer le plaisir de se voir quelques heures au milieu du monde, quelques heures interrompues, avec l'intimité parfaite du mariage? Que serais-je devenu sans elle, moi qui ne devais porter mes malheurs qu'à celle qui pouvait s'enorgueillir de les partager? Comment aurais-je fait pour lutter contre l'ordre de la société, moi que la nature avait désarmé? Combien l'abri des vertus constantes et sûres ne m'était-il pas nécessaire à moi (pii ne pouvais rien conquérir, et qui n'avais pour espoir (pie le bonheur qui viendrait me chercher ! Mais ce ne sont point des consolations (pie je possède, c'esl la félicité même; et je le répète avec assurance, celui (pli n'est point heureux par le mariage est seul, oui, partout seul : car il est toi mi tard menacé de vivre sans être aimé. »

M. de Belmimi prononça ces paroles avec tant de ohaleur, qu'elles jetèrent mon âme dans une situation violente ; je vous l'avoue, ce que j'éprouve, quand une circonstance ranime eu moi la douleur de n'avoir pas épousé Mme d'Albémar, ce que j'éprouve tient beaucoup de cet état (pie les anciens auraient

expliqué par la vengeance des furies. Quelquefois cette douleur semble dormir dans mon sein ; mais quand elle se réveille, je sens qu'elle ne m'a jamais quitté, et que tous les jours écoulés me sont retracés par les regrets les plus amers (1). (Lettre XIX.)

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