‹ Mme de StaëlChapitre 38 sur 112 · DELPHINE ET L OPINION DU MONDE · texte numérisé non relu

DELPHINE ET L OPINION DU MONDE

Comme il était déjà tard, tout le monde était j'assemble chez Mme de Saint- Albe. Au moment où j'entrai dans la chambre, j'entendis autour de moi une espèce de murmure ; je ne vis pas Léonce qui était alors dans une pièce plus reculée. La maîtresse de la maison, la plus impitoyable femme du monde, quand elle croit que sa considération peut gagner à se montrer ainsi, fut longtemps sans s'avancer vers moi; enfin, elle se leva et m'offrit une chaise, avec une froideur qu'elle désirait surtout fane remarquer ; les deux femmes à côté de qui j'étais assise parlèrent bas chacune à leurs voisins ; aucun homme ne s'approcha de moi, et toute l'assemblée semblait enchaînée par ce silence désapprobateur, mystérieux et glacé, que la conscience même ni la raison ne peuvent braver en public. Je conçus d'abord, tant ma tête était troublée, le plus injuste soupçon contre Mme d'Artenas ; mille idées se succédaient dans mon esprit et n'osant ni interroger personne, ni faire un mouvement pour me lever, pendant que tous les yeux étaient fixés sur moi, immobile à ma place, je sentais une sueur froide tomber de mon front.

Mme de R... m'aperçut, se leva promptement, me prit par la main, et me conduisit dans l'embrasure de la fenêtre ; je me crus sauvée, puisqu'un être vivant me parlait. « Il est arrivé cet après-midi même, me dit-elle, des lettres du régiment de M. de Valorbe, qui contiennent la nouvelle que des officiers de son corps, ayant appris' qu'il avait reçu de M. de Mondoville une insulte très grave sans la venger, ont déclaré qu'ils ne serviraient plus avec lui ; il s'est battu avec deux d'entre eux, il a été blessé par le second; mais l'on croit que, malgré cette courageuse conduite, il sera obligé de quitter son régiment et peutêtre la iïranee. Cet événement a produit nu effet terrible contre nous, il a tout renouvelé, comme si l'on pouvait VOUS accuser

(1) Ces paroles de Léonce expriment un des sentiments les plus profonds et les plus douloureux de Mme de Staël.

le moins du monde du triste sort de M. de Valorbe ; on m'a tout raconté en arrivant ici, et j'allais envoyer chez vous pour vous conjurer de ne pas venir, lorsque malheureusement vous êtes entrée. »

Mon premier mouvement fut dé m'informer de ce que savait Léonce. « Dans ce moment, nie dit Mme de R..., une de ses parentes l'instruit, dans la chambre à côté, de cette cruelle aventure. Au nom du ciel, remettez-vous à votre place, restez-y une heure, si vous le pouvez, et partez après naturellement. » Pendant qu'elle me parlait, M. de Montalte, cousin de M. de Valorbe, qui est venu quelquefois me voir après lui, passa devant moi, me regarda avec affectation et ne me salua point ; il repassa deux minutes après, et, entendant Mme de R... nommer M. de Valorbe, il s'avança près de nous deux, et, s'adressant à Mme de R..., il dit assez haut pour que plusieurs personnes l'entendissent : « Mme d'Albémar a jugé à propos de déshonorer mon cousin pour plaire à M. de Mondoville ; mais si elle a disposé d'un fou à qui elle a tourné la tête, il lui sera plus difficile d'imposer silence à ses parents. » Je sentis à ce discours un mouvement de hauteur, une inspiration de fierté qui me rendit mes forces, et j'allais prononcer des paroles qui, pour un moment du moins, auraient fait triompher la vérité, lorsque je vis Léonce rentrer dans la chambre où j'étais ; je sentis à l'instant les conséquences d'un mot qui lui aurait appris que M. de Montalte m'avait offensée, et je me tus subitement.

Je cherchai des regards la place que j'avais occupée en arrivant, elle était prise ; je fis le tour de la chambre, dans une espèce d'agitation qui me faisait craindre à chaque instant de tomber sans connaissance : aucune femme ne m'offrit une chaise à côté d'elle, aucun homme ne se leva pour me donner la sienne. Je commençais à voir les objets doubles, tant mon agitation augmentait à chaque pas inutile que je faisais ; je me sentais regardée de tonte part, quoique je n'osasse lever les yeux sur personne; à mesure que j'avançais, ou reculait devant moi; les hommes et les femmes se retiraient pour me laisser passer, et je me trouvai seule au milieu du cercle, non telle qu'une reine respectueusement entourée, mais comme un proscrit dont l'approche serait funeste. J'aperçus, dans mon désespoir, que l,i porte du salon était ouverte, et qu'il n'y avaii personne près de celle porte; celle issue, (pli s'offrait à, moi. nie parut Ull secours inespéré ; cl, dans un égarement qui lenail de la, folie, je sortis de la chambre, je descendis l'escalier, je traversai la. cour,

et je me trouvai au milieu de la place Louis XV, sur laquelle demeurait Mme de Saint-Albe ; seule, à pied, par le veut et la pluie, dans la parure d'une fête, sans avoir un instant réfléchi au mouvement qui m'entraînait, je fuyais devant la malveillance et la haine, comme devant des pointes de fer qui me repoussaient toujours plus loin.

A peine étais-je restée deux minutes sur la place à chercher autour de moi ce que j'avais fait et ce que j'allais devenir, que Léonce m'atteignit : son émotion était sombre et terrible ; il me prit le bras, le serra contre son cœur, et marcha avec moi sans que nous sussions, je crois, ni l'un ni l'autre, quel dessein nous faisait avancer. Nous étions déjà sur le pont Louis XVI, lorsque le saisissement du froid me força de m' arrêter, et je m'appuyai sur le parapet, incapable de faire un pas de plus. Léonce passa une de ses mains autour de moi. « Chère et noble infortunée, me dit-il, de quelle barbarie ils ont usé envers toi ! Veux-tu les fuir avec moi, ces cruels, dans le sein de la mort? Dis un mot. et nous nous précipiterons ensemble dans ces flots, plus secourables (pie les êtres que nous venons de voir. Pourquoi lutter plus longtemps contre la vie? N'est-il pas certain que nous n'aurons plus (pie des douleurs! Ce ciel, qui nous regarde, nous a marqués pour ses victimes : sauvons-nous des hommes et de lui. » Alors il me souleva dans ses bras : je crus sa résolution prise : je penchai ma tête sur son sein, ei je vous le jure, Louise, je n'éprouvai rien qui ne fût doux : tout à coup cependant il me remit à terre : et, reculant quelques pas, il dit, comme se parlant à lui-même : (i Non, l'innocence ne doit pas périr : c'est à ses vils accusateurs (pie la mort est réservée. Delphine, tu seras vengée, tu le seras. » (Quatrième partie, lettre XXIX.)

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