PLAIDOYER DE M. DE LEBENSEI EX FAVEUR DU DIVORCE
C'est un grand mystère (pie l'amour: peut-être est-ce un bien céleste qu'un ange a laissé sur la terre; peut-être est-ce une chimère de l'imagination qu'elle poursuit jusqu'à ce que le cœur refroidi appartienne déjà plus à la mort qu'à la vie. N'importe: si je ne voyais dans votre sentiment pour Léonce que de L'amour (1), si je ne croyais pas (pie sa femme disconvient à
(lj C'est M. de Lebensei qui écrit à Delphine.
son caractère et à son esprit sous mille rapports différents, je ne vous conseillerais pas de tout briser pour vous réunir; mais écoutez-moi l'un et l'autre.
De quelque manièreque l'on combine les institutions humaines, bien peu d'hommes, bien peu de femmes renonceront au seul bonheur qui console de vivre : l'intime confiance, le rapport des sentiments et (les niées, l'estime réciproque, et cet intérêt qui s'accroît avec les souvenirs. Ce n'est pas pour les jours de délices placés par la nature au commencement de notre carrière, afin de nous dérober la réflexion sur le reste de l'existence ; ce n'est pas pour ces jours (pie la convenance des caractères est surtout nécessaire ; c'est pour l'époque de la vie où l'on cherche à trouver dans le cœur l'un de l'autre l'oubli du temps qui nous poursuit, et des hommes qui nous abandonnent. L'indissolubilité des mariages mal assortis prépare des malheurs sans espoir à la vieillesse ; il semble qu'il ne s'agisse que de repousser les désirs des jeunes gens, et l'on oublie que les désirs repoussés des jeunes gens deviendront les regrets éternels des vieillards. La jeunesse prend soin d'elle-mêine,on n'a pas besoin de s'en occuper ; mais tontes les institutions, toutes les réflexions doivent avoir pour but de protéger à l'avance ces dernières aimées, que l'homme le plus dur ne peut considérer sans pitié, ni le plus intrépide sans effroi.
Je ne nie point tous les inconvénients du divorce, ou plutôt de la nature humaine qui l'exige ; c'est aux moralistes, c'est à, l'opinion à condamner ceux dont les motifs ne paraissent pas dignes d'excuse : mais au milieu d'une société civilisée qui introduit les mariages par convenance, les mariages dans un âge où l'on n'a nulle idée de l'avenir, lorsque les lois ne peuvent punir, ni les parents qui abusent de leur autorité, ni les époux qui se conduisent mal l'un envers l'autre; en interdisant le divorce, la loi n'est sévère que pour les victimes, elle se charge de river les chaînes, sans pouvoir influer sur les circonstances qui les rendent douces ou cruelles ; elle semble dire : Je ne puis assurer votre bonheur, mais je garantirai du moins la durée de votre infortune. Certes, il faudra que la morale fasse de grands progrès, avant que l'on rencontre beaucoup d'époux qui se résignent au malheur, sans y échapper de quelque manière ; el si l'on y échappe, et si la société se montre indulgente en proportion de la sévérité même des institutions, c'est alors que toutes les idées de devoir et de vertu. sont confondues, et que l'on vit, sous l'esclavage civil comme sous l'esclavage poli-
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tique, dégagé par l'opinion des entraves imposées par la loi.
Ce sont les circonstances particulières à chacun qui déterminent si le divorce autorisé par la loi peut être approuvé par le tribunal de l'opinion et de notre propre cœur. Un divorce qui aurait pour motif des malheurs survenus à l'un des deux époux serait l'action la plus vile que la pensée pût concevoir : car les affections du cœur, les liens de famille ont précisément pour but de donner à l'homme des amis indépendants de ses succès ou de ses revers, et de mettre au moins quelques bornas à la puissance du hasard sur sa destinée. Les Anglais, cette nation morale, religieuse et libre ; les Anglais ont dans la liturgie du mariage une expression qui m'a touché : je l'accepte, disent réciproquement la femme et le mari, in health and in sickness, for better and fur worse; dans la santé connut' dans la maladie, dans ses meilleures circonstances comme du us ses plus funestes. La vertu, si même il en faut pour partager l'infortune quand on a partagé le bonheur : la vertu n'exige alors qu'un dévouement tellement conforme à une nature généreuse, qu'il lui serait tout à. fait impossible d'agir autrement. Mais les Anglais, dont j'admire, sous presque tous les rapports, les institutions civiles, religieuses et politiques, les Anglais ont eu toit de n'admettre le divorce que pour cause d'adultère : c'est rendre l'indépendance au vice et n'enchaîner que la vertu ; c'est méconnaître les oppositions les plus fortes, celles qui peuvent exister entre les caractères, les sentiments et les principes.
L'infidélité rompt le contrat, mais l'impossibilité de s'aimer dépouille la vie du premier bonheur que lui avait destiné la nature : et quand cette impossibilité existe réellement, quand le temps, la réflexion, la raison même de nos amis et de nos parents la continuent, qui osera prononcer qu'un tel mariage est indissoluble? Lbie promesse inconsidérée, dans un âge où les lois ne permettent pas même de statuer sur le moindre des intérêts de fortune, décidera pour jamais du sort d'un être dont les années ne reviendront plus, qui doit mourir, et mourir sans avoir été aimé !...
De quelles bizarreries les hommes n'ont-ils pas été capables? Le Créateur les avait préservés de la cruauté par la sympathie, le fanatisme leur a fait braver cet instinct de l'âme, en leur persuadant (pie celui qui en avait doué leur nature leur commandait de l'étouffer. LJn désir vif d'être heureux anime tous les hommes, di's hypocrites onl représenté C3 désir comme la. teti-
tation du crime. Ils ont ainsi blasphémé Dieu, car toute la création repose sur le besoin du bonheur. Sans doute on pourrait abuser de cette idée comme de toutes les autres, en la faisant sortir de ses limites. H y a des circonstances où les sacrifices sont nécessaires ; ce sont toutes celles où le bonheur des autres exige que vous vous immoliez vous-même à eux : mais c'est toujours dans le but d'une grande somme de félicité pour tous que quelques-uns ont à souffrir : et le moyen de la nature, au moral comme au physique, ce sont les jouissances de la vie.
Si ces principes sont vrais, peut-on croire cpie la Providence exige des hommes de supporter la plus amère des douleurs, en les condamnant à rester liés pour toujours à l'objet cpii les rend profondément infortunés? Ce supplice serait-il ordonné par la bonté suprême? et la miséricorde divine l' exigerait-elle pour expiation d'une erreur? (Quatrième partie, lettre XVII.)