‹ Mme de StaëlChapitre 40 sur 112 · C O N F E S S I 0 N 1) E 51 "' ° DE TER N A N DÉSILLUSION DE FEMME · texte numérisé non relu

C O N F E S S I 0 N 1) E 51 "' ° DE TER N A N DÉSILLUSION DE FEMME

Je n'étais qu'à la moitié de la carrière que la nature nous destine, et je ne voyais plus un avenir, ni une espérance, ni un but <{ui pût me concerner moi-même. Un homme à l'âge que j'avais alors aurait pu commencer une carrière nouvelle ; jusqu'à la dernière année de la plus longue vie, un homme peut espérer une occasion de gloire, et la gloire, c'est, comme l' amour, une illusion délicieuse, un bonheur qui ne se compose pas, comme tous ceux que la simple raison nous offre, de sacrifices et d'efforts ; mais les femmes, grand Dieu îles femmes ! que leur destinée est triste! A la moitié de leur vie, il ne leur reste plus que des jours insipides, pâlissant d'année en année : des jours aussi monotones que la vie matérielle, aussi douloureux que l'existence morale.

El vus enfants, me dira-t-on, vos enfants !La nature, prodigue envers la jeunesse, nous a réservé les plus doux plaisirs de la maternité, pour l'époque de la vie qui permet encore les plus heureuses jouissances de l'amour; nous sommes le premier objel de l'affection de mis enfants, à l'âge où nous pouvons l'être encore de l'époux, de l'amanl qui nous préfère: mais quand notre jeunesse finit, celle de iin^ enfants commence, et tout l'attrait de l'existence nous les enlève au moment uiémeoù nous aurions le plus besoin de nous reposer sur leurs sentiments.

H6 = MADAME DK STAICL. — CHAP. III

J'essayai de revenir à mon mari, il était bon pour moi : mais quand je voulais lui redemander ces soins, cet intérêt suivi, cet amour enfin que je lui inspirais vingt ans plus tôt, il ne me le refusait pas, mais il en avait aussi complètement perdu le souvenir que des jeux les pins frivoles de son enfance ; cependant, quel plaisir peut-on- trouver dans la société d'un homme à qui vous n'êtes pas essentiellement nécessaire, qui pourrait vivre sans vous comme avec vous, et prend à votre existence un intérêt plus faible que celui que vous y prenez vous-mêmes?

Quand les antres ne s'occupent plus naturellement de vous, on est assez tenté de devenir exigeante, et de reprendre par ses défauts une sorte d'empire qu'on ne peut plus espérer de ses grâces ; moins j'inspirais d'amour, plus j'aurais voulu que mes enfants eussent, dans leur affection pour moi, cet entraînement et ce culte qui m'avaient rendu chers les hommages dont je m'étais vue l'objet : moins je trouvais dans le monde d'intérêt et de plaisir, plus j'avais besoin d'une société continuelle et douce dans mon intérieur : mais plus un sentiment, un plaisir, un but quelconque nous devient nécessaire, plus il est difficile de l'obtenir ; la nature et la société suivent cette maxime connue de l'Evangile : Elles donnent à ceux qui ont; mais ceux qui perdent éprouvent une contagion de peines qui se succèdent rapidement et naissent les unes des autres.

Je voulus essayer de m'occuper, mais aucun intérêt ne m'y excitait : mes enfants étaient élevés, mon mari occupé dv> affaires, et accoutumé à moi de telle sorte que je ne pouvais plus rien changer à nos relations : quel motif me restait-il donc pour une action quelconque? tout était égal, et je passais des heures entières dans l'incertitude sur les plus simples actions de la vie, parce qu'il n'y en avait aucune qui me fût plus commandée, plus agréable ou plus utile que l'autre. (Cinquième partie, lettre XL)

ENTREVUE DE LEONCE ET DE DELPHINE Ai: COUVENT

Comme Léonce entrait dans le parloir, Delphine parut, revêt ne de son voile noir, derrière la fatale grille : à ce spectacle, un tremblement affreux saisit Léonce; il regardait tour à tour Delphine el moi, avec dv< yeux dont l'expression appelait et repoussait la vérité presque eu même temps : « Est-elle reli-

gieuse? s'écria-t-il ; F est-elle? » A ces accents, Delphine reconnut Léonce ; elle tendit les bras vers lui ; il s'élança vers la grille qu'il saisit, qu'il ébranla de ses deux mains, avec une contraction de nerfs impossible à voir sans frémir, et dit avec une voix dont les accents ne sortiront jamais de mon souvenir : «Mathilde est morte; Delphine, pouvez-vous être à moi? -- Non, lui répondit-elle, mais je puis mourir ! » Et elle tomba par terre, sans mouvement.

Léonce la considéra quelque temps avec un regard fixe et terrible ; puis, se retournant vers moi (1), il s'appuya sur mon bras et s'assit avec un calme apparent, que démentait l'affreuse altération de son visage ; il se mit à me parler alors, mais il m'était impossible de le comprendre, car ses dents frappaient les unes contre les autres avec une grande violence, et ses idées se troublaient tellement qu'il n'y avait plus aucun sens dans ce qu'il disait. Delphine, revenant à elle, fit demander à l'abbesse la permission d'entrer dans la chambre extérieure ; Mme de Ternan, effrayée de l'arrivée de son neveu, n'osa ni se montrer, ni refuser ce que lui demandait Delphine. Mon malheureux ami n'entendait ni ne voyait plus rien. Lorsqu'on ouvrit la grille à Delphine, elle se précipita dans l'instant aux genoux de Léonce et tint ses mains glacées dans les siennes, en lui prodiguant les noms les plus tendres. Léonce alors, sans revenir tout à fait à lui, reconnut cependant son amie, et la prenant dans ses bras, il la pressa sur son cœur avec un mouvement si passionné, des regards tellement enthousiastes, qu'involontairement je levai les mains au ciel pour le prier de les réunir tous les deux. Peut-être m'a-t-il exaucé ! Léonce, serrant dans ses mains tremblantes les mains tremblantes de Delphine, et déjà dans le délire de la fièvre qui ne l'a point quitté depuis, lui disait : « D'où vient donc, mon amie, que tu m'apparais couverte de ce voile? quel présage m'annonce cet habit lugubre? N'est-ce pas avec des parures de fête que notre hymen doit être célébré? Oh ! dégage-toi de ces ombres noires qui t'environneni ; viens à moi vêtue de blanc, dans tout l'éclat de ta jeunesse et de ta beauté; viens, l'épouse de mon cœur, toi sur qui je repose ma, vie. Mais pourquoi pleures-tu sur mon sein? Tes larmes me brûlenl ; quelle est la cause de ta douleur? N'es-tu pas à moi, pour jamais à moi, à moi !...» Sa, voix s'affaiblissait toujours plus; eu répétant ces paroles déchirantes, il pencha sa

(1) M. de LebenseL

tête sur mon épaule, et perdit entièrement connaissance.

Delphine me reconnut alors, et me dit : « Vous le voyez, je lui donne la mort : je ne sais quel ê1 re je suis ; je porte le malheur avec moi, je ne fais rien que de funeste. Sauvez-le ! sauvez-le ! — Ecoutez-moi, lui dis-je, vos vœux ne sont point irrévocables ; ils peuvent être brisés, ils le seront. » Ces, paroles la firent frissonner, mais elle les entendit sans en conserver le souvenir ; elle posa la tête défaillante de son ami sur son sein et m'envoya chercher du secours : je revins avec deux tourières du couvent. Tous nos efforts pour rappeler Léonce à la vie furent d'abord vains; Delphine, dont l'effroi redoublait à chaque instant, pressant Léonce dans ses bras, cherchait à le soutenir, à le ranimer, et lui répétait, avec cet abandon de tendresse qui fait d'une femme un être céleste, un être qui n'exprime et ne respire que l'amour: « Mon ami, mon amant, ange de ma vie ! ouvre les yeux ; n'entends-tu donc plus cette voix d'amour qui t'appelle, cette voix de ta Delphine? Nous mourrons ensemble ; mais reviens à toi, pour me dire encore une fois que tu m'aimes ; ne sens-tu pas mon cœur sur ton cœur? ma main qui presse la tienne? Je ne sais ce que je suis, je ne sais quels liens m'enchaînent, mais mon âme est restée libre, et je t'adore. L'excès du sentiment que j'éprouve n'aurait-il donc aucune puissance? La vie qui me dévore, ne puis-je la faire passer dans tes veines? Léonce ! Léonce ! » Il ouvrit les yeux à ces accents, mais il les referma bientôt après, repoussant de sa main Delphine même, comme s'il ne se trouvait bien que dans l'engourdissement de la mort.

Je remarquai l'embarras des religieuses témoins de cette scène, et je résolus de faire transporter Léonce dans une maison voisine du couvent, où Ton pourrait le secourir. Delphine ne s'opposa point aux ordres que je donnai : et, quand on emporta l'infortuné Léonce, sans qu'il eût repris ses sens, elle se mit à genoux sur le seuil de la porte, le suivit de ses regards tant qu'elle put l'apercevoir, et, baissanl ensuite son voile, elle se releva e1 rentra dans son couvent. (Sixième partie, lettre X.)

Cependant Mme de Staël revient en France en septembre L803. Sa présence est tolérée aux environs de Paris, à Mafliers, où elle s'installe. Mais elle reçoit nombreuse société, recommence ses intrigues ; elle a pour le Premier

Consul, le « premier des bandits », disait-elle (1), une haine incroyable. Le résultat est que le 15 octobre, on lui fait signifier parla gendarmerie l'ordre de partir dans les vingt-quatre heures et de se retirer à quarante lieues de Paris. Mme Récamier, Junot, Regnault de Saint- Jean-d'Angély, Joseph Bonaparte intercèdent en vain : il faut partir. Elle part, en larmes.

3Lais ce départ est un coup de maître. A la pénitence qu'on lui impose, la retraite piteuse à quarante lieues de la capitale, elle préfère l'exil. Elle franchit la frontière, s'élance en Allemagne : Francfort, Weimar, Berlin sont les étapes de son voyage, de sa croisade, devrait-on dire. Elle va jouer supérieurement, pendant dix longues années, le rôle d'éternelle persécutée, d'« Oreste de l'exil »; elle va soulever de sa parole enflammée l'Europe entière, Berlin, Vienne, Moscou, Pétersbourg, Stockholm, Londres, et l'Europe entière se fera sa complice ; car, dïnstinct, elle sent clans cette femme une force, et cette force l'aidera à précipiter du faîte l'homme qui personnifie, contre l'Europe monarchique, l'esprit abhorré de la Révolution. Mme de Staël a fait plus de mal à Napoléon hors de France qu'elle ne lui en eût fait en France et à Paris même ; et, à ce jeu, elle a gagné la gloire.

En particulier, le voyage en Allemagne de 1803-1804, — l'Allemagne illustre de Goethe, de Schiller, de Wieland, de Fichte, — a mûri son esprit. Par ce voyage, par le séjour en Autriche de 1809, par la connaissance qu'elle y acquiert de la littérature et de l'âme allemandes, par cette rapide, mais vaste enquête, ce coup d'œil de génie dont le résultat est en 1810 le livre De V Allemagne, elle ouvre à la pensée française, à sa propre pensée des horizons nouveaux. Elle apprend à connaître cette littérature, dont elle n'avait l'ait eu L800 que pressentir l'importance; elle en es), chez nous, sinon la première, du moins la véritable introductrice. En L820 !«■ livre qui sera le signe de ralliement du premier romantisme, celui de, Victor Cousin revenu d'Alle-

(1) Lucie A.CHAKD, RosàHi de Constant, sa famille et ses amis. 1 T, 2G8.

magne, de ses amis, les J.-J. Ampère, les Bastide et leur groupe, c'est l'Allemagne de Mme de Staël.

En avril 1804, elle fait un séjour triomphal à Berlin. Sur ce séjour et l'accueil qui lui est fait, nous avons une lettre d'elle, fort intéressante, adressée à sa cousine et sa confidente la plus chère, Mme Necker de Saussure ; elle donnera une juste idée des impressions de Mme de Staël et du charme de sa correspondance.

A M",e XECKER DE SAUSSURE

Berlin, ce 1er avril (1804).

« Quelle délicieuse lettre j'ai reçue de vous, chère amie, et que j'ai bien fait de vous donner uniquement et exclusivement .tout ce sentiment qu'une seule femme peut inspirer à une autre femme ! Vous êtes une nouvelle preuve pour moi dans votre lettre de ce que je crois si vivement : c'est qu'en prose, c'est que dans les sujets individuels, les expressions peignent rame plus que le talent, réfléchissent tout notre être, et pas seulement l'esprit, la plus extérieure de nos facultés. Il faut avoir un caractère réel susceptible d'affections vraies et de réflexions profondes pour écrire comme vous, et il faut encore joindre à tout cela un esprit supérieur. J'ai donc raison de vous croire unique. Il en est ainsi, dans d'autres genres, de mon père, de Benjamin et de Mathieu (1), et la vaste moisson de nouvelles connaissances que j'ai fait (sic) en Allemagne donne une sanction de plus s'il est possible à mes premiers sentiments.

« Dans tout ce Berlin, qui m'a intéressée? Le fameux prince Louis (2)? Non. Quelques-uns des grands seigneurs qui abondent ici? Non. Un professeur, un professeur allemand (3) ! Que ditesvous de cela, chère amie? Et ne croyez-vous pas que déjà j'ai perdu quelque chose en Allemagne, et ne vous préparez-vous pas à nie l'aire des plaisanteries comme si je n'étais plus une Parisienne? Si vous voulez un intérêt de coquetterie, il n'eu est pas

1 1 1 Mathieu de Montmorency.

(2) Le prince Louis-Ferdinand. (Cl. Dix minées, cliap. xui.)

(3) Il s'agit d' Auguste-Guillaume Schle-cl. que Goethe aval! proposé à .Mme de Staël comme précepteur de ses entants.

question, et le premier coup d'œil sur la figure vous en convaincra, quand vous ne croiriez pas, ce qui est pourtant bien vrai, que Benjamin m'en a rendu tout à fait incapable. Mais si vous voulez en littérature plus d'esprit et d'originalité que tout le monde et autant que vous, je vous le garantis. Comme je crois que je vous l'amène, je n'en parle plus.

« H faut vous rendre compte de mon impression sur Berlin. Elle est beaucoup moins complète que celle de Weimar ; je ne sais si la présence de Benjamin faisait de tout un accessoire pour moi, et s'il me faut ici faire de l'extérieur le principal ; mais il est certain qu'en y trouvant beaucoup plus de mouvement, beaucoup plus de ce qui pourrait rappeler Paris en apparence, je sens que je ne m'y établirais pas volontiers et que le triomphe de l'Allemagne, c'est une université, et non un salon à la française. Les deux sociétés, celles des savants et de la cour, sont complètement séparées, et il en résulte que les savants ne savent pas causer et les hommes du monde pas du tout penser. La frivolité sans la grâce française est quelque chose de tout à fait insupportable, et comme les Allemands ne sont pas frivoles naturellement, il y a une tristesse clans leur gaieté qui porterait sans cesse à leur dire : « Mais pourquoi le faites-vous? » Il y a cependant toujours un fond de bonhomie et d'admiration pour la supériorité, qui n'oblige pas à se tenir sur ses gardes presque habituellement, comme on le fait habituellement (sic) en France. Mais aussi vous rencontrez très bien deux cents personnes à qui vous n'avez pas un mot à dire et tellement semblables entre elles, qu'il en est .qu'on m'a présenté dix fois sans que je puisse parvenir à les reconnaître.

« Il y a au milieu de tout cela des personnes à rechercher parmi les savants et les étrangers, le corps diplomatique (1) ; mais parmi les Berlinois eux-mêmes la disette est extrême. Il y a tous les soirs des parties comme à Genève avec un immense souper très bon matériellement, où les hommes boivent autant que le leur permet leur dîner. Croiriez- vous que ce séduisaui prince Louis, qui certainement a de l'esprit et une belle figure prussienne, a la parole toujours embarrassée après dîner et (pie

(I) Par exemple Brînckmann, jadis ministre * 1« * Suède à Paris, devenu ambassadeur de Suède à Berlin. Ce Eut chez lui que Mme de Staël lit la, connaissance de La célèbre Rahel Lewin. Parmi les écrivains et les philosophes, elle vit Ancillon, Jean de Muller, les Schlegel, Fichte, Spalding, etc.

je préfère avec soin de lui donner rendez-vous le matin : et c'est le Lovelace allemand ! La simplicité de Weimar, la grande instruction des femmes, le goût vif de tout le monde pour la littérature en faisaient un séjour beaucoup plus selon mon goût. J'ai compris là comment une petil e ville pouvait plaire (1) ; ici je vois qu'en fait de grandes villes tout l'ait regretter Paris, hélas ! Cependant j'y trouve un accueil comme je devrais le recevoir dans ma patrie ; mais cet accueil n"a encore rapproché personne de moi. On fait cercle autour de mes paroles, j'ai un succès qui ferait tourner la tête si elle pouvait l'être autrement que par le cœur ; mais quand il n'y a rien là, rien du tout, la vie esl Triste. J'ai renoncé par exemple ce soir à un grand souper, pour me recueillir avec vous ; mais je ne me connais personne avec qui je voulusse être tête à tête.

« H faut aussi vous parler de la princesse votre amie chez qui je soupe très souvent. Sa maison est arrangée avec un goût infini ; on y vit à la française en tout, excepté qu'il n'y a pas de Français. Elle a de la grâce dans la plaisanterie, quelque chose de bouffon dans la manière de conter, qui contraste avec le maintien et la volonté d'être princesse ; mais je ne puis pas dire que j'aie encore trouvé en eue un accent ni une parole réelle. Son bon goût en fait de romans m'est inexplicable ; car il me semble que ce qu'elle devrait aimer, c'est le Roman comique ou ( 'Impaire (2). Elle est digne ou moqueuse, spirituelle dans les deux genres, mais sèche, et quoiqu'elle dise (pie je lui plais, je crains (pie cela ne dure pas, parce que je ne sais pas comment, ni par où nous nous prendrions. Une preuve de son bon goût encore, c'est son enthousiasme pour vos lettres. Je verrai si je découvre quelque chose de nouveau et de plus en elle, et comme de raison tout ceci reste entre nous. Qui est charmante, c'est la reine (3) : elle a une douceur et une grâce irrésistibles. Le roi aussi es1 Mis bon, et il y a une nièce de la duchesse de Weimar (4)

(h Si je vivais en Allemagne, je ne m'établirais certainement pas dans une grande ville. Les Allemands ne savent pas tirer parti d'une grande ville: on n'y choisit pas s;i société, on L'augmente. i A Gœthe, 7 avril.)

(2) Le Roman comique deScarron; Cléopâlre, de La Calprenède. La pei ionne qui répond à ce spirituel port rail esl la princesse Louise de Tinsse, fille du prince Ferdinand et sœur du prince Louis-Ferdinand.

(.'il La reine Louise, Eemme de Frédéric-Guillaume III.

Mi Le prince Guillaume avait épousé le L2 janvier L804 Amélie- Marie-Anne de Sesse-Hombourg, dont il s'agit ici.

nouvellement mariée au prince Guillaume, frère du roi, à laquelle je m'intéresse i\u fond du cœur. Mais on ne peut voir que bien raremenl la famille royale ; la maison de la princesse Louise es1 la plus habituelle maison de Berlin. Hors de la société, il y a le spectacle, où je vais plus souvent par étude que par plaisir, et l\v^ concerts publics quelquefois très remarquables. Par exemple, le jour du Vendredi-Saint, il y a une cantate chantée sur la mort de Jésus-Christ, qui m'a attendrie plus profondément que rien de ce genre ne Fa jamais l'ait ; je vous l'apporterai, cette cantate, car il faut que vous sachiez l'allemand, pour que nous parlions et que nous lisions ensemble cet été.

« J'ai écrit à Mathieu (1) pour lui proposer un rendez-vous de quinze jours à quarante lieues de Paris au mois d'octobre ; s'il l'accepte, comme je l'espère, mon plan de cette année est entièrement fixé ; ce temps excepté, je passerai dix mois de suite avec vous. Vous savez déjà toutes mes dates de départ ; mon père s'en moque ; mais je n'y tiens pas moins jour pour jour. Vous n'avez pas idée du bien que cela me fait de compter les jouis avec mon almanach ; car à présent je reste pour agrandir mon séjour, pour que tout paraisse naturel et pour être sûre du beau temps en voyageant ; mais je sens mon entreprise finie, et si vous m'écriviez une raison quelconque pour hâter mon retour, je n'hésiterais pas à partir.

« Ah ! comme je me confie dans vos promesses sur la santé de mon père (2) ! Je suis effrayée de ce que j'ai éprouvé à Weimar, et si le ciel ne m'avait pas donné je ne sais quelque peu de foi dans l'avenir, qui pour la première fois me fait du bien, je serais plus effrayée encore que je ne le suis ; car je ne crois pas que je puisse survivre à sa perte. J'ai sondé mon cœur de partout pendant ces trois jours, et j'ai tellement éprouvé que toute ma vie tenait à lui, que je n'avais pas un souvenir sans lui, pas une idée qui n'eût une connexion avec lui, qu'il m'a semblé qu'il ne me lesterait rien ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans l'avenir, enfin que je m'anéantirais pour tout, excepté pour le désespoir. C'est triste à penser; car la nature ne veut pas qu'on aime ainsi ce qui nous a devancé de tant d'années. 31ais il a trouvé le moyen de m'inspirer un si inexprimable attendrissement , (pie. quand je fais quelquefois dv^ efforts sur moi-même pour se-

(l ) Mathieu de Montmorency.

(2) Quelques jours après, le in avril. Necker mourait sans revoir sa, fille.

couer cette impression, elle n'en revient qu'avec plus de force... « Chère amie, sans fatuité, ma lettre a été interrompue par le prince Louis, qui a soupe tête à tête avec moi ; j'ai fait feu des quatre pieds, je suis lasse et je vais me coucher. Ah ! que j'ai envie de revenir ! » (Lettre inédite à Mme de Necker de Saussure, publiée dans V Appendice des Dix années d'exil, édit. Paul Gautier, Pion, 1904.)

A Berlin, Mme de Staël est frappée d'une grande douleur : elle apprend que celui qui est l'objet de son culte, de son idolâtrie, son père, M. Necker, est dangereusement malade. En réalité, il y avait huit jours que Necker était mort, le 10 avril 1804. Ce fut pour sa fille un bouleversement profond, une crise qui renouvela et purifia son âme. Elle n'a pas dit, comme un autre écrivain célèbre, son contemporain : « Je pleurai et je crus. » Mais elle a senti pour la première fois la solitude immense de la vie ; elle a élevé son esprit plus haut que les succès passagers de la vanité, vers des mystères devant lesquels elle passait jadis indifférente. Elle écrit alors (automne de 1804), dans son grand château vide et triste, les quelques pages qui, au dire de ses intimes, sont celles qui donnent la plus juste idée de sa vraie nature, sensible, ardente, mélancolique et tendre. C'est la notice intitulée Du caractère de M. Necker et de sa vie privée, qu'elle a publiée en tête des manuscrits laissés par son père.

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