‹ Mme de StaëlChapitre 46 sur 112 · A LA FONTAINE DE TREVI · texte numérisé non relu

A LA FONTAINE DE TREVI

( iorinne était frappée de l'idée qu'elle ne reverrait plus Oswald ; qu'il s'en irait sans lui dire adieu. Elle s'attendait à chaque instant à recevoir la nouvelle de son départ, et cette crainte exaltait tellement son sentiment, qu'elle se sentit saisie tout à coup par la passion, par cette griffe de vautour, sous laquelle le bonheur et l'indépendance succombent. Ne pouvant rester dans sa maison, où lord Nelvil ne venait pas, elle errait quelquefois dans les jardins de Rome, espérant le rencontrer. Elle supportait mieux les heures pendant lesquelles, se promenant au hasard, elle avait une chance quelconque de l'apercevoir. L'imagination ardente de Corinne était la source de son talent ; mais, pour son malheur, cette imagination se mêlait à sa sensibilité naturelle el la lui rendait souvent liés douloureuse.

Le soir du quatrième jour de celle cruelle absence, il Eaisail un beau clair de lune, et' Rome est bien belle pendant le silence de la nuit: il semble alors qu'elle n'est habitée que par ses illustres ombres. Corinne, en revenant de chez une femme de

ses amies, oppressée par la douleur, descendit de sa voiture et se reposa quelques instants près de la fontaine de Trevi, devant cette source abondante qui tombe en cascade au milieu de Rome et semble comme la vie de ce tranquille séjour. Lorsque pendant quelques jours cette cascade s'arrête, on dirait (pie Rome es1 frappée de stupeur. C'est le bruit des voitures que Ton a besoin d'entendre dans les autres villes ; à Rome, c'est le murmure de cette fontaine immense, qui semble comme l'accompagnement nécessaire à l'existence rêveuse qu'on y mène : l'image de Corinne se peignit dans cette onde, si pure, qu'elle porte, depuis plusieurs siècles, le nom de Veau virginale. Oswald, qui s'était arrêté dans le même lieu peu de moments après, aperçut le charmant visage de son amie qui se répétait dans l'eau. Il fut saisi d'une émotion tellement vive, qu'il ne savait pas d'abord si c'était son imagination qui lui faisait apparaître l'ombre de Corinne, comme tant de fois elle lui avait montré celle de son père ; il se pencha vers la fontaine pour mieux voir, et ses propies traits vinrent alors se réfléchir à côté de ceux de Corinne. Elle le reconnut, fit un cri, s'élança vers lui rapidement, et lui saisit le bras comme si elle eût craint qu'il ne s'échappât de nouveau ; mais à peine se fut-elle livrée à ce mouvement trop impétueux, qu'elle rougit, en se ressouvenant du caractère de lord Nelvil, d'avoir montré si vivement ce qu'elle éprouvait ; et laissant tomber la main qui retenait Oswald, elle se couvrit le visage avec l'autre pour cacher ses pleurs.

« Corinne, dit Oswald, chère Corinne, mon absence vous a donc rendue niai heureuse? — Oh! oui, répondit-elle, et vous en étiez sûr! Pourquoi donc me faire du mal? Ai-je mérité de souffrir par vous? — Non, s'écria lord Nelvil; non, sans doute. Mais si je ne me crois pas libre, si je sens que je n'ai dans le cd'ii!' (pie des inquiétudes et des regrets, pourquoi vous associerais-je à cette tourmente de sentiments et de craintes? Pourquoi... - - Il n'est plus temps, interrompit Corinne, il n'est plus temps, la douleur est déjà dans mou sein, ménagez-moi. Vous, de la. douleur? repril Oswald; est-ce au milieu d'une carrière si brillante, de tanl de succès, avec une imagination si vive? Arrêtez, dit Corinne, vous ne me connaissez pas; de toutes mes facultés, la plus puissante, c'est la faculté de souffrir (1). de suis née pour le bonheur : mon caractère est confiant, mon imagination est animée: mais la peine excite en moi je

1 1 ) Trait du caractère de Mme de Staël.

ne sais quelle impétuosité qui peut troubler ma raison ou me donner la mort. Je vous le répète encore, ménagez-moi ; La gaieté, la mobilité ne me servent qu'en apparence ; mais il y a dans mon âme des abîmes dont je ne pouvais me défendre qu'en me préservant de l'amour. »

Corinne prononça ces mots avec une expression qui émut vivement Oswald. « Je reviendrai vous voir demain matin, reprit-il ; n'en doutez pas, Corinne. — Me le jurez-vous? dit-elle avec une inquiétude qu'elle s'efforçait en vain de cacher. - Oui; je le jure, » s'écria lord Nelvil, et il disparut. (Liv. IV, cliap. vi.)

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