LA TARENTELLE
Le comte d'Erfeuil entendit nommer Corinne dans la salle du bal, et il y entra pour savoir ce dont il s'agissait. Lord Nelvil s'avança jusqu'à la porte, et vit le prince d'Amalfi, Napolitain de la plus belle figure, qui priait Corinne de danser avec lui la tarentelle, une danse de Naples pleine de grâce et d'originalité. Les amis de Corinne le lui demandaient aussi. Elle accepta sans se faire prier, ce qui étonna assez le comte d'Erfeuil, accoutumé qu'il était aux refus par lesquels il est d'usage de faire précéder le consentement, Mais en Italie, on ne connaît pas ce genre de grâce, et chacun croit tout simplement plaire davantage à la société en s'empressant de faire ce qu'elle désire. Corinne aurait inventé cette manière naturelle, si déjà elle n'avait pas été en usage. L'habit qu'elle avait mis pour le bal était élégant et léger ; ses cheveux étaient rassemblés dans un filet de soie, à l'italienne, et ses yeux exprimaient un plaisir vif qui la rendait plus séduisante que jamais. Oswald en fut troublé ; il combattait contre lui-même ; il s'indignait d'être captivé par des charmes dont il devait se plaindre, puisque, loin de songer à lui plaire, c'était presque pour échapper à son empire que Corinne se montrait si ravissante. Mais qui peut résister aux séductions de la grâce? Fût-elle même dédaigneuse, elle serait encore toute-puissante ; et ce n'était assurément pas la disposition de Corinne. Elle aperçut lord Nelvil, rougit, et ses yeux avaient, en le regardant, une douceur enchanteresse. Le prince d'Amalfi s'accompagnait en dansant avec des castagnettes. Corinne, avant de commencer, fit avec les deux mains un sa! h l plein de grâce à l'assemblée, et, tournant légèrement sur
elle-même, elle pril le tambour de basque que le prince d'Amalfi lui présentait. Elle se mil à danser, en frappant l'air de ce tambour de basque, el tous ies mouvements avaient une soupli une grâce, un mélange de pudeur el de volupté, qui pouvaient dpnner ridée de la puissance que les bayadères exercent sur l'imaginatioa des Indiens, quand elles sont, [unir ainsi dire, poètes avec leur danse, quand elles expriment tant de seniinients divers par les pas caractérisés et les tableaux enchanteurs qu'elles offrent aux regards, Corinne connaissait si bien toutes les attitudes que représentent les peintres et les sculpteurs antiques, que, par un léger mouvement de ses bras, en plaçant son tambour de basque tantôt au-dessus de sa tête, tantôl en avant avec une de ses mains, tandis que l'autre parcourait les grelots avec une incroyable dextérité, elle rappelait les danseuses d'I lerculanum, et faisait naître successivement une foule d'idées nouvelles pour le dessin et la peinture (1).
Ce n'était point la danse Française, si remarquable par l'élégance et la difficulté d^ pas, c'était un talent qui tenait de beaucoup plus près à l'imagination et au sentiment. Le caractère de la musique était exprimé tour à tour par la précision et la mollesse iU^ mouvements. Corinne, en dansant, faisait passer dans l'âme des spectateurs ce qu'elle éprouvait, comme si elle avait improvisé, comme si elle avait joué de la lyre, ou dessiné quelques figures ; tout était langage pour elle : les musiciens, en la regardant, s'animaient à mieux faire sentir le génie de leur art ; et je ne sais quelle joie passionnée et quelle sensibilité d'imagination éleclrisaienl à la fois tous les témoins de ceile danse magique el les transportaient dans une existence idéale, où Ton rêve un bonheur qui n'est pas de ce inonde.
Il y a un moment dans cette danse napolitaine où la femme se met à genoux, tandis (pie l'homme tourne autour d'elle, non en maître, mais en vainqueur. Quel était dans ce moment le charmé de la dignité de Corinne! Comme à genoux elle était souveraine! E1 quand elle se releva, en faisant retentir le son de son instrument, de sa cymbale aérienne, elle semblait animée par un enthousiasme de vie, de jeunesse et de beauté, qui devait persuader qu'elle n'avait besoin de personne pour être heureuse. Mêlas ! il n'en était pas ainsi : mais Oswald le craignait el soupirail en admirant Corinne, comme si chacun de ses
(1) ("est la danse de Mme liéramier (|iii m'a donné l'idée de celle que j'ai essayé de peindre. (Note de Mme de Staël. )
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succès l'eûl séparée de lui. A la fin de la danse, l'homme se jette à genoux à son tour, et c'est la femme qui danse autour de lui. Corinne en cel instant se surpassa encore, s'il était possible; sa course était si légère, en parcourant deux ou trois fois le même cercle, que ses pieds chaussés en brodequins volaient sur le plancher avec la rapidité de l'éclair: et quand elle éleva une de ses mains, en agitant son tambour de basque, et que de l'autre elle fit signe au prince d'Amalfi de se relever, tous les hommes étaient tentés de se mettre à genoux comme lui ; tous, excepté lord Nelvil, qui se retira de quelques pas en arrière, et le comte d'Erfeuil, qui fit quelques pas en avant pour complimenter Corinne. Quant aux Italiens qui étaient là, ils ne pensaient point à se faire remarquer par leur enthousiasme ; ils s'y livraient, parce qu'ils l'éprouvaient. Ce ne sont pas des hommes assez habitués à la société et à l'amour-propre qu'elle excite, pour s'occuper de l'effet qu'ils produisent : ils ne se laissent jamais détourner de leur plaisir par la vanité, ni de leur but par les applaudissements.
Corinne était, charmée de son succès et remerciait tout le monde avec une grâce pleine de simplicité. Elle était contente d'avoir réussi et le laissait voir en bonne enfant, si l'on peut s'exprimer ainsi : mais ce qui l'occupait surtout, c'était le désir de traverser la foule pour arriver jusqu'à la porte contre laquelle ( tewald était appuyé. Elle y arriva enfin et s'arrêta un moment pour attendre un mot de lui. « Corinne, lui dit-il, en s'efforçanl de cacher son trouble, son enchantement et sa peine, Corinne, voilà bien des hommages, voilà bien des succès! Mais, au milieu de ces adorateurs si enthousiastes, y a-t-il un ami courageux et sûr? y a-t-il un protecteur pour la vie? et le vain tumulte des applaudissements devrait-il suffire à une âme telle (pie la vôtre? » (Liv. VI, chap. i".)