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LE CARACTERE DES ITALIENS

Je ne sais si je m'abuse, mais les toits di'^ Italiens ne font (pie m'inspirer un sentiment de pitié pour leur sort. Les étrangers de tout temps ont conquis, déchiré ce beau pays, l'objet de leur ambition perpétuelle: et les étrangers reprochent avec amertume à celle nation les torts des nations vaincues et déchirées! L'Europe a reçu dr> Italiens les arts et les sciences, et maintenant qu'elle a tourné contre eux leurs propres présents,

elle leur conteste souvent encore la dernière gloire qui soit permise aux nations sans force militaire et sans liberté politique, la gloire des sciences et des arts.

Il est si M'ai (pie les gouvernements font le caractère des nations, que. dans cette même Italie, vous voyez des différences de mœurs remarquables entre les divers Etats qui la composent. Les Piémontais, qui formaient un petit corps de nation, ont l'esprit plus militaire (pie le reste de l'Italie : les Florentins, qui ont possédé ou la liberté, ou des princes d'un caractère libéral, sont éclairés et doux; les Vénitiens et les Génois se montrent capables d'idées politiques, parce qu'il y a chez eux une aristocratie républicaine : les Milanais sont plus sincères, parce que les nations du Nord y ont apporte depuis longtemps ce caractère: les Napolitains pourraient aisément devenir belliqueux, parée qu'ils ont été réunis depuis plusieurs siècles sous un gouvernement très imparfait, mais enfin sous un gouvernement à eux. La noblesse romaine, n'ayant rien à faire, ni militairement, ni politiquement, doit être ignorante et paresseuse : mais l'esprit des ecclésiastiques, qui ont une carrière et une occupation, est beaucoup plu- développé que celui des nobles : ei comme le gouvernement papal n'admet aucune distinction de naissance ei qu'il est au contraire purement électif dan- l'ordre du clergé, il en résulte une sorte de libéralité, non plus dans les idées, mais dans les habitudes, qui fait de Rome le séjour le plus agréable pour tous ceux qui n'ont plus ni l'ambition ni la possibilité de jouer un rôle dans le monde.

Les peuples du .Midi soni plus aisément modifiés par les institutions (pie les peuples du Nord : ils ont une indolence qui devient bientôt de la résignation : et la nature leur offre tant de jouissances, qu'ils se consolent facilement des avantages que la société leur refuse. Il y a sûrement beaucoup de corruption en Italie, ei cependant la civilisation y est beaucoup moins raffinée (pie dans d'autres pays. On pourrait presque trouver quelque chose de sauvage à ce peuple, malgré la finesse de son esprit : cette finesse ressemble à celle du chasseur, dans l'art de surprendre -a proie. Les peuples indolents sont facilemenl rusés : ils ont une habitude de douceur qui leur sert à dissimuler, quand il le faut, même leur colère: c'est toujours avec se- manières accoutumées qu'on parvient ;'i cacher une situation accidentelle.

Les Italiens oui de la sincérité, de la fidélité dans les relations privée-. L'intérêl et l'ambition exercenl un grand empire sur

eux, mais non l'orgueil ou la vanité : les distinctions de rang y font très peu d'impression; il n'y a point de société, point de salon, point de mode, point de petits moyens journaliers de faire effel en détail. Ces sources habituelles de dissimulation et d'envie n'existent point chez eux : quand ils trompent leurs ennemis et leurs concurrents, c'est parce qu'ils se considèrent avec eux comme en état de guerre ; mais en paix, ils ont du naturel et de la vérité. C'est même cette vérité qui est cause du scandale dont vous vous plaignez ; les femmes entendant parler d'amour sans cesse, vivant au milieu des séductions el des exemples de l'amour, ne cachent pas leurs sentiments, i'i portent, pour ainsi dire, une sorte d'innocence dans la galanterie même ; elles ne se doutent pas non plus du ridicule, surtout de celui que la société peut donner. Les unes sont d'une ignorance telle, qu'elles ne savent pas écrire, et l'avouent publiquement : elles font répondre à un billet du matin par leur procureur (il paglietto), sur du papier à grand format, et en style de requête. Mais en revanche, parmi celles qui sont instruites, vous en verrez qui sont professeurs dans les académies et donnent des leçons publiquement, en écharpe noire; el si vous vous avisiez de rire de cela, l'on vous répondrait : ¥ n-i-il iln mal à savoir le grec? y a-t-il du mal à gagner su vie par son travail? pourquoi riez-vous donc d'une chose aussi

si III pU?

Enfin, milord. ahorderai-je un sujet plus délicat, chercherai-je à démêler pourquoi les hommes montrent souvent peu d'esprit militaire? Ils exposent leur vie pour l'amour et pour la haine avec une grande facilité : et les coups de poignard donnés el reçus pour cette cause n'étonnent ni n'intimident personne : ils ne craignent point la mort quand les passions naturelles commandent de la braver; mais souvent, il faut l'avouer, ils aiment mieux la vie que des intérêts politiques qui ne les touchent guère, parce qu'ils n'ont point de patrie. Souvent aussi l'honneur chevaleresque a peu d'empire au milieu d'une nation où l'opinion et la, speiété qui la forme n'existent pas: il es1 simple «pie. dans une telle désorganisation de tous les pouvoirs publics, les femmes prennent beaucoup d'ascendant sur les hommes, et peut-être en ont-elles trop poulies respecter el h'.- admirer. .Néanmoins leur conduite envers elles est pleine de délicatesse et de dévouement. Les vertus domestiques font en Angleterre la gloire et le bonheur des femmes : mais s'il y a des pays où l'amour subsiste hors des

lions sacrés du mariage, parmi ces pays, celui de tous où le bonheur des femmes est le plus ménagé, c'est l'Italie. Les hommes s'y sont fait une morale pour des rapports hors de la morale; mais du moins ont-ils été justes et généreux dans le partage des devoirs ; ils se sont considérés eux-mêmes comme plus coupables que les femmes, quand ils brisaient les liens de l'amour, parce que les femmes avaient fait plus de sacrifices et perdaient davantage ; ils ont pensé nue, devant le tribunal du cœur, les plus criminels sont ceux qui font le plus de mal : quand les hommes ont tort, c'est par dureté ; quand les femmes ont tort, c'est par faiblesse. La société qui est à la fois rigoureuse et corrompue, c'est-à-dire impitoyable poulies fautes, quand elles entraînent des malheurs, doit être plus sévère pour les femmes : mais dans un pays où il n'y a pas de société, la bonté naturelle a plus d'influence.

Les idées de considération et de dignité sont beaucoup moins puissantes et beaucoup moins connues, j'en conviens, en Italie (pie partout ailleurs. L'absence de société et d'opinion publique en est la cause : mais, malgré tout ce qu'on a dit de la perfidie des Italiens, je soutiens (pie c'est un des pays du momie où il y aie plus de bonhomie. Celte bonhomie est telle, dans tout ce (pii tient à la vanité, que, bien que ce pays soit celui dont les étrangers aient dit le plus de mal, il n'en est point où ils rencontrent un accueil aussi bienveillant. On reproche aux Italiens trop de penchant à la flatterie : mais il faut aussi convenir que la plupart du temps ce n'est point par calcul, mais seulement par désir de plaire, qu'ils prodiguent leurs douces expressions, inspirées par une obligeance véritable : ces expressions ne sont point démenties par la conduite habituelle de la vie. Toutefois, seraient-ils fidèles à l'amitié dans tU>> circonstances extraordinaires, s'il fallait braver pour elle les périls et l'adversité? Le petit nombre, j'en conviens, le très petit nombre en serait capable; mais ce n'est pas à l'Italie seulement que cette observation peut s'appliquer.

Les italiens ont une paresse orientale dans l'habitude de la vie; mais il n'y a poinl d'hommes plus persévérants ni plus actifs quand une fois leurs passions sont excitées. Ces mêmes femmes aussi, que vous voyez indolentes comme les odalisques du sérail, sont capables tout à coup des actions les plus dévouées. Il y a des mystères dans le caractère et l'imagination ^ Italiens, et vous y rencontrez tour à lourdes irait s inattendus de générosité et d'amitié, ou des preuves sombres el redoutables

de haine et de vengeance. Il n'y a ici d'émulation pour rien : La vie n'y est plus qu'un sommeil rêveur sous un beau ciel : mais donnez à ees hommes un but, et vous les verrez en six mois tout apprendre el tout concevoir. Il en est de même des femmes : pourquoi s'instruiraient-elles, puisque la plupart des hommes ne les entendraient pas? Elles isoleraient leur cœur en cultivant leur esprit : mais ces mêmes femmes deviendraient bien vite dignes d'un homme supérieur, si cet homme supérieur était l'objet de leur tendresse. Tout dort ici : mais dans un pays où les grands intérêts sont assoupis, le repos et l'insouciance sont plus nobles qu'une vaine agitation pour les petites choses.

Les lettres elles-mêmes languissent là où les pensées ne se renouvellent point par l'action forte et variée de la vie. Mais dans quel pays cependant a-t-on jamais témoigné plus qu'en Italie de l'admiration pour la littérature et les beaux-arts? L'histoire nous apprend que les papes, les princes et les peuples ont rendu dans tous les temps aux peintres, aux poètes, aux écrivains distingués, les hommages les plus éclatants (1). Cet enthousiasme pour le talent est, je l'avouerai, milord, un des premiers motifs qui m'attachent à ce pays. On n'y trouve point l'imagination blasée, l'esprit décourageant, ni la médiocrité despotique, qui savent si bien ailleurs tourmenter ou étouffer le génie naturel. Une idée, un sentiment, une expression heureuse, prennent feu. pour ainsi dire, parmi les auditeurs. Le talent, par cela même qu'il tient ici le premier rang, excite beaucoup d'envie. Pergolèse a été assassiné pour son Stabat; Giorgione s'armait d'une cuirasse quand il était obligé de peindre dans un lieu public; mais la jalousie violente qu'inspire le talent parmi nous est celle que fait naître ailleurs la puissance: cette jalousie ne dégrade point son objet : cette jalousie peut haïr, proscrire, tuer,e1 néanmoins, toujours mêlée au fanatisme de l'admiration, elle excite encore le génie tout en le persécutant. Enfin, quand on voit tant de vie dans un cercle si resserré,

11) M. Roscoe, auteur de V Histoire des Médicis, a fait paraître plus nouvellement, en Angleterre, une Histoire de Léon A. qui est un véritable, chef-d'œuvre en ce genre, et il y raconte toutes les marques d'estime et d'admiration que les primes et le peuple d'Italie ont données aux hommes de lettres distingués; il montre aussi avec impartialité qu'un grand nombre de papes ont eu, à cet égard, une conduite très libérale. (Noti de Vauieur.)

CORINNE ===== loi

au milieu de tant d'obstacles et d'asservissements de tout genre, on ne peut s'empêcher, ce me semble, de prendre un vif intérêt à ce peuple, cpù respire avec avidité le peu d'air que L'imagination fait pénétrer à travers les bornes qui le renferment. (Liv. VI, chap. m.)

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