‹ Mme de StaëlChapitre 6 sur 112 · ADÉLAÏDE ET THEODORE · texte numérisé non relu

ADÉLAÏDE ET THEODORE

C'est dans ccite disposition qu'à quatorze ans elle (Adélaïde) arriva chez le banni d'( Mville ; il l'avait t'a i t venir seule, sans une

(1) Cf. Philippe Godet, Mme de Charrière, t. II. p. L87-188, une lettre de Mme de Charrière du 1!' mai 1795.

(2) Zulma ne l'ait pas partie du recueil dans l'exemplaire existant ,i la bibliothèque de Zurich.

femme même pour l'accompagner ; mais tout ce (pie le luxe invente l'attendait avec profusion. Les amies du baron d'Orville s'empressèrenl autour de la jeune Adélaïde, el chacune d'elles, pour lui prouver son attachement, se chargea de diriger

une partie île sa, toilette. On ne lui donna ni bons ni mauvais conseils : ces dames s'en rapportèreill au hasard sur la conduite qu'elle tiendrait : mais elles s'occupèrent beaucoup de son amour-propre, parce qu'elles attachaient du prix à ses succès. Quand les femmes d'un certain âge ne sont pas jalouses d'une jeune personne, elles placent leur vanité sur elle ; il faut qu'un succès leur appartienne d'une manière ou d'une autre pour qu'elles le voient avec plaisir. Adélaïde était étourdie de tout ce qu'elle voyait : elle voulait parler d'amour ; ces dames lui répondaient que le vrai moyen d'en inspirer, c'était de ne jamais mettre des couleurs fortes quand on était brune, ni douces lorsqu'on était blonde. Elle voulait être dévote ; le baron d'Orville l'accablait de plaisanteries. Elle voulait lire; on ne lui en laissait pas le temps. Enfin ces dames, sans être malhonnêtes, étaient tellement frivoles, qu'elles avaient l'art de faire disparaître la journée sans qu'on s'en aperçût ni par la peine, ni par le bonheur.

Cependant le baron s'ennuyait des égards qu'il fallait avoir pour une jeune fille ; il était inquiet d'en répondre, lorsqu'un matin M. de Linières, honnête homme, mais aussi sot qu'on en puisse trouver en France, vint lui dire qu'il avait quatrevingt mille livres de rente, soixante ans, et beaucoup d'amour pour sa nièce, et qu'il l'épouserait, si on le voulait, dans les huit jours. Le baron ne vit pas une objection à faire à la convenance de cette proposition, et sa parole fut donnée. Adélaïde, à qui cependant on en parla, en fut désespérée ; son roman de bonheur était détruit : elle combattit plus longtemps qu'on ne devail l'attendre d'une fille de quinze ans ; mais au milieu d'un bal on obtint enfin son aveu. Le lendemain du jour fatal, elle écrivit une lettre pleine de mélancolie à sa tante : « II n'y a plus pour moi d'espérance, lui disait-elle, ils ont fini mon avenir. Le bonheur d'aimer m'est pour jamais interdit : je mourrai sans avoir senti la vie: il ne peut plus rien m'arriver qui m'intéresse, tout m'est égal. » Quelques jours après; elle lui mandait : « Il faut s'étourdir, il faut, se laisser emporter par le tourbillon, .le n'ai ni malheur ni bonheur: je ne puis rêver avec plaisir: je cède au torrent, j'aime tout ce qui me dérobe le temps. »

Heureusement, Adélaïde devient veuve; elle rencontre le comte Théodore, dont elle s'éprend. La peinture de cet

amour rappelle certaines pages de la Princesse de Cl

Adélaïde était avide de voir un homme que les gens de la cour citaient comme le plus aimable, et sa tante comme le plus sensible : l'un et l'autre avantage peut-être étaient nécessaires à son esprit et à son coeur. Jamais donc le projet de plaire ne l'occupa si fortement. Mme d'Orfeuil et Mme de Linières entrent dans un château simplement mais noblement arrangé : en approchant du salon, elles entendent rire aux éclats deux vieilles femmes, amies de la princesse de Rostain : en ouvrant la porte, elles voient son fils qui causait avec elles. Adélaïde ne savait pas se résoudre à parler aux vieilles femmes : mais comme elle sentait que c'était bien de s'en occuper, elle en estima le comte Théodore : il vint au-devant d'elle : sa figure était noble et intéressante, toutes ses manières avaient de la grâce et de la dignité; elles invitaient à l'aisance et rendaient la familiarité impossible. Il avait surtout dans le regard quelque chose de sensible et de rêveur, qui succédait presque à l'instant même à l'expression de la gaieté, et semblait indiquer qu'elle n'était pas l'état habituel de son âme. Mme de Linières fit beaucoup de frais pour lui ; il y répondit sans aucun empressement de se montrer, mais avec celui de la faire valoir ; au lieu de s'occuper de sa réponse, il préparait celle d'Adélaïde : et si elle avait eu moins d'esprit, elle s'en serait cru plus qu'à lui. La visite finit : le comte demanda la permission de les accompagner; il revint le lendemain, et tous les jours qui suivirent : aucune affaire ne le retenait jamais : il donnait toute sa vie. Sans cesse aux ordres d'Adélaïde, prévenant ses heures, devançant ses désirs, sans pailer de son sentiment, il l'exprimait tant ôl par son dévouement, tantôt par le culte qu'il rendait aux charmes d'Adélaïde. Appèllera-t-on flatterie l'enchantement qu'il exprimait pendant qu'elle lui parlait? C'est un autre art ((lie celui de la louange, c'est le don de l'amour. Théodore possédai! ce charme d'une manière irrésistible; il semblait vivre dans ce qu'il aimait, servir l 'amour-propre en s'abandonnant aux mouvements de son cœur, agir involontairement comme la réflexion aurait pu le conseiller, et tel qu'Emile en portant sa maîtresse au but, il criait victoire pour elle; enfin, il embellissait tant l'existence de celle qu'il préférait; plaisir, gloire, bonheur, tout était si bien son ouvrage, qu'à son départ on perdait à la fois lui et soi-

même; on ne retrouvait plus ni ses agréments, ni ceux qu'il savait faire naître : le néant succédai! à la vie : les jouissances qui semblaient indépendantes de lui. disparaissaient pendant son absence.

En mai 1795, Arme de Staël est de retour à Paris avec Benjamin Constant, cet ami de Aime de Charrière, cet ancien chambellan du duc de Brunswick, dont elle a fait la connaissance en Suisse, à la fin de 1794. Elle tombe en pleine réaction thermidorienne : les émigrés rentrent en France, complotent contre la République. La situation de Mme de Staël est délicate : elle est prise entre ses sympathies pour l'aristocratie et ses convictions républicaines. Elle est persuadée, comme elle Ta dit dans les Réflexions à M. Pitt et aux Français, que la République est le seul gouvernement possible en France ; mais elle veut que cette République soit ouverte à tous, aux émigrés comme aux républicains. Le résultat le plus clair de cette attitude est que les deux partis l'accusent de trahison. En horreur aux royalistes, suspecte aux républicains, elle se promène entre ces frères ennemis agitant en vain le rameau d'olivier.

De mai à août 1795, elle écrit ses Réflexions sur la paix intérieure, éloquent appel à la concorde qu'elle n'a pas publié alors parce que les événements devaient le rendre inutile.

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