‹ Mme de StaëlChapitre 54 sur 112 · DOULEUR D'AMOUR · texte numérisé non relu

DOULEUR D'AMOUR

Un soir qu'elle (Corinne) se croyait prête à partir (1), une femme fit demander à la voir : elle la reçut, parce qu'on lui dit (pie cette femme paraissait le désirer vivement. Elle vit entrer dans sa chambre une personne entièrement contrefaite, le visage défiguré par une affreuse maladie, vêtue de noir et couverte d'un voile, pour dérober, s'il était possible, sa vue à ceux dont elle approchait. Cette femme ainsi maltraitée par la nature se chargeait de la collecte des aumônes. Elle demanda noblement, et avec une sécurité touchante, des secours pour les pauvres ; Corinne lui donna beaucoup d'argent, en lui faisant promettre seulement de prier pour elle. La pauvre femme, qui s'était résignée à son sort, regardait avec étonnement cette belle personne si pleine de force et de vie, riche, jeune, admirée, et qui semblait cependant accablée par le malheur. « Mon Dieu, madame, lui dit-elle, je voudrais bien que vous fussiez aussi calme que moi. » Quel mot adressé par une femme dans cet état, à la plus brillante personne d'Italie qui succombait au désespoir ! .

Ah ! la puissance d'aimer est trop grande, elle l'est trop dans les âmes ardentes ! Qu'elles sont heureuses, celles qui consacrent à Dieu seul ce profond sentiment d'amour dont les habitants de La terre nesonl pas dignes ! Mais le temps n'en était pas encore venu pour Corinne : il lui fallait encore des illusions, elle voulait encore du bonheur; elle pliait, mais elle n'était pas encore résignée. Ses rares talents, la gloire qu'elle avait acqnise, lui

Mi Pour l'Ecosse, afin de rejoindre Oswald, qui l'a quittée et que L'on veut marier avec Lucile Edsrermond.

donnaient encore trop d'intérêt pour elle-même. Ce n'est qu'en se détachant de tout dans ce monde qu'on peut renoncer à ce qu'on aime ; tous les autres sacrifices précèdent celui-là, et la vie peut être depuis longtemps un désert, sans que le feu qui l'a dévastée soit éteint. (Livre XVII, chap. n.)

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