A HYDE-PARK. — JALOUSIE
A peine fut-elle dans Hyde-Park (1), qu'elle vit paraître Oswald à la tête de son régiment. Il avait dans son uniforme la plus belle et la plus imposante figure du monde ; il conduisait son cheval avec une grâce et une dextérité parfaites. La musique qu'on entendait avait quelque chose de fier et de doux tout à la fois, qui conseillait noblement le sacrifice de la vie. Une multitude d'hommes élégamment et simplement vêtus, des femmes belles et modestes, portaient sur leur visage, les uns l'empreinte des vertus mâles, les autres des vertus timides. Les soldats du régiment d'Oswald semblaient le regarder avec confiance et dévouement. On joua le fameux air ; Dieu, sauve le roi, qui touche si profondément tous les cœurs en Angleterre ; et Corinne s'écria : « 0 respectable pays qui deviez être ma patrie, pourquoi vous ai-je quitté? Qu'importait plus ou moins de gloire personnelle, au milieu de tant de vertus ; et quelle gloire valait celle, ô Nelvil ! d'être ta digne épouse? »
Les instruments militaires qui se firent entendre retracèrent à Corinne les dangers qu'Oswald allait courir. Elle le regarda longtemps sans qu'il pût l'apercevoir, et se disait, les yeux pleins de larmes : « Qu'il vive, quand ce ne serait pas pour moi ! 0 mon Dieu ! c'est lui qu'il faut conserver. » Dans ce moment la voiture de lady Edgermond arriva; lord Nelvil la salua respectueusement, en baissant devant elle la pointe de son épée. Cet I e voiture passa et repassa plusieurs fois. Tous ceux qui voyaient Lucile l'admiraient; Oswald la considérait avec des regards qui perçaient le cœur de Corinne. L'infortunée les connaissait. i •'•■ regards ; ils avaient été tournés sur elle.
Les chevaux que lord Nelvil avait pietés à Lneile parcouraient avec la plus brillante vitesse les allées de Hyde-Park, tandis que la voiture de Corinne s'avançait lentement, presque comme un
il) Corinne esl a Londres sans avoir prévenu lord Nelvil, qui ignore sa. présence.
convoi funèbre, derrière les coursiers rapides et leur bruit tumultueux. « Ah ! ce n'était pas ainsi, pensait Corinne, non, ce n'était pas ainsi que je me rendais au Capitole, la première fois que je l'ai rencontré : il m'a précipitée du char de triomphe dans l'abîme des douleurs. Je l'aime, et toutes les joies de la vie ont disparu. Je l'aime, et tous les dons de la nature sont flétris. 0 mon Dieu ! pardonnez-lui quand je ne serai plus. » Oswald passait à cheval à côté de la voiture où était Corinne. La forme italienne de l'habit noir qui l'enveloppait le frappa singulière- ■ ment. H s'arrêta, fit le tour de cette voiture, revint sur ses pas pour la revoir encore, et tâcha d'apercevoir quelle était la femme qui s'y tenait cachée. Le cœur de Corinne battait pendant ce temps avec une extrême violence, et tout ce qu'elle redoutait, c'était de s'évanouir et d'être ainsi découverte ; mais elle résista cependant à son émotion, et lord Nelvil perdit l'idée qui l'avait d'abord occupé. Quand la revue fut finie, Corinne, pour ne pas attirer davantage l'attention d'Ôswald, descendit de voiture pendant qu'il ne pouvait la voir, et se plaça derrière les arbres et la foule, de manière à n'être pas aperçue. Oswald alors s'approcha de la calèche de lady Edgermond et, lui montrant un cheval très doux que ses gens avaient amené, il demanda pour Lucile la permission de monter ce cheval, à côté de la voiture de sa mère. Lady Edgermond y consentit, en lui recommandant beaucoup de veiller sur sa fille. Lord Nelvil était descendu de cheval ; il parlait chapeau bas, à la portière de lady Edgermond, avec une expression si respectueuse et si sensible en même temps, que Corinne n'y voyait que trop un attachement pour la mère, animé par l'attrait qu'inspirait la fille.
Lucile descendit de voiture. Elle avait un habit de cheval qui dessinait à ravir l'élégance de sa taille ; sur sa tête un chapeau noir, orné de plumes blanches, et ses beaux cheveux blonds, légers comme l'air, tombaient avec grâce sur son charmant visage. Oswald baissa la main de manière que Lucile pût y poser son pied pour monter sur le cheval. Lucile s'attendail que ce serait un de ses gens qui lui rendrait ce service : elle rougit en le recevant de lord Nelvil. Tl insista : Lucile enfin mit sur cri te main un pied charmant, e1 s'élança si légèrement à cheval, que tous ses mouvements donnaient l'idée d'une de ces sylphides que l'imagination nous peint avec des couleurs si délicates. Elle partit au galop. Oswald la suivit et ne la perdit pas de vue. Luc fois le cheval lit un faux pas. A l'instant lord Nelvil l'arrêta, examina la bride et le mors avec une aimable anxiété.
Une autre fois il crut à tort que le cheval s'emportait ; il devint pâle comme la mort ; et, poussant son propre cheval avec une incroyable ardeur, dans une seconde il atteignit celui de Lucile, descendit et se précipita devant elle. Lucile, ne pouvant plus retenir son cheval, frémissait à son tour de renverser Oswald ; mais d'une main il saisit la bride, et de l'autre il soutint Lucile, qui, en sautant, s'appuya légèrement sur lui.
Que fallait-il de plus pour convaincre Corinne du sentiment d' Oswald pour Lucile? Ne voyait-elle pas tous les signes d'intérêt qu'il lui avait autrefois prodigués? Et même, pour son éternel désespoir, ne croyait-elle pas apercevoir dans les regards de lord Nelvil plus de timidité, plus de réserve qu'il n'en avait dans le temps de son amour pour elle? Deux fois elle tira l'anneau de son doigt ; elle était prête à fendre la foule pour le jeter aux pieds d'Oswald ; et l'espoir de mourir à l'instant même l'encourageait dans cette résolution. Mais quelle est la femme, née même sous le soleil du Midi, qui peut, sans frissonner, attirer sur ses sentiments l'attention de la multitude? Bientôt Corinne frémit à la pensée de se montrer à lord Nelvil dans cet instant, et sortit de la foule pour rejoindre sa voiture. Comme elle traversait une allée solitaire, Oswald vit encore de loin cette même figure noire qui l'avait frappé, et l'impression qu'elle produisit sur lui cette fois fut beaucoup plus vive. Cependant il attribua l'émotion qu'il en ressentait au remords d'avoir été dans ce jour, pour la première fois, infidèle au fond de son cœur à l'image de Corinne ; et, rentré chez lui, il prit à l'instant la résolution de repartir pour l'Ecosse, puisque son régiment ne s'embarquait pas encore de quelque temps. (Livre XVII, chap. vi.)