‹ Mme de StaëlChapitre 56 sur 112 · OU L ON RETROUVE D'ERFEUIL · texte numérisé non relu

OU L ON RETROUVE D'ERFEUIL

Le comte d'Erfeuil, après avoir passé quelque temps en Suisse et s'être ennuyé de la nature dans les Alpes, comme il s'était fatigué des beaux-arts à Borne, sentit tout à coup le désir d'aller en Angleterre, où on l'avait assuré que se trouvait la profondeur de la pensée; et il s'étarl persuadé, un matin en sï'veillanl, que c'était de cela qu'il avait besoin. Ce troisième essai ne lui avant pas mieux réussi que les deux premiers, son altaelieinent pour lord Nelvil se ranima 1 oui à conp, et s'élanl «lit, aussi un matin, qu'il n'y avait de bonheur que clans l'amitié

véritable, il partit pour l'Ecosse. Il alla d'abord chez lord Nelvil, et ne le trouva pas chez lui ; mais ayant appris que c'était chez lady Edgermond qu'on pourrait le rencontrer, il remonta surle-champ à cheval pour l'y chercher, tant il se croyait le besoin de le revoir. Comme il passait très vite, il aperçut sur le bord du chemin une femme étendue sans mouvement ; il s'arrêta, descendit de cheval et se hâta de la secourir, Quelle fut sa surprise en reconnaissant Corinne à travers sa mortelle pâleur ! Une vive pitié le saisit ; avec l'aide de son domestique il arrangea quelques branches pour la transporter, et son dessein était de la conduire ainsi au château de lady Edgermond, lorsque Thérésine, qui était restée dans la voiture de Corinne, inquiète de ne pas voir revenir sa maîtresse, arriva dans ce moment, et, croyant que lord Nelvil pouvait seul l'avoir plongée dans cet état, décida qu'il fallait la porter à la ville voisine. Le comte d'Erfeuil suivit Corinne, et pendant huit jours que l'infortunée eut la fièvre et le délire, 'il ne la quitta point; ainsi c'était l'homme frivole qui la soignait, et l'homme sensible qui lui perçait le cœur.

Le dimanche Corinne partit d'Ecosse avec le comte d'Erfeuil. « C'est aujourd'hui (1), dit-elle en se levant de son ht pour aller dans sa voiture, c'est aujourd'hui ! » Le comte d'Erfeuil voulut l'interroger, elle ne répondit point et retomba dans le silence. Ils passèrent devant une éghse, et Corinne demanda au comte d'Erfeuil la permission d'y entrer un moment : elle se mit à genoux devant l'autel, et sïmaginant qu'elle y voyait Oswald et Lucile, elle pria pour eux ; mais l'émotion qu'elle ressentit fut si forte qu'en voulant se relever elle chancela, et ne put faire un pas sans être soutenue par Thérésine et le comte d'Erfeuil, qui vinrent au-devant d'elle. On se levait dans l'église pour la laisser passer, et on lui montrait une grande pitié. « J'ai donc l'air bien malade ! dit-elle au comte d'Erfeuil ; il y a des personnes plus jeunes et plus brillantes que moi, qui à cette heure Bortenl de l'église d'un pas triomphant. »

Le comte d'Erfeuil n'entendit pas la lin de ces paroles; il était bon, mais, i! ne pouvail être sensible; aussi dans la, route, tout eu aimant Corinne, était-il ennuyé de sa- tristesse, et il essayail de l'en tirer, comme si. pour oublier tous les chagrins de ht vie, il ne fallait que le vouloir. Quelquefois il lui disait : Je

(1) C'est, le jour où lord Nelvil doit épouser Lucile Edgermond, sœur de Corinne.

174 = MADAME DE STAËL.— Cil A P. IV ■, ..-,■■

vous V avais lien dit. Singulière manière de consoler ! satisfaction que la vanité se donne aux dépens de la douleur !

Corinne faisait des efforts inouïs pour dissimuler ce qu'elle souffrait, car on est honteux des affections fortes devant les âmes légères ; un sentiment de pudeur s'attache à tout ce qui n'est pas compris, à tout ce qu'il faut expliquer, à ces secrets de l'âme enfin, dont on ne vous soulage qu'en les devinant. Corinne aussi se savait mauvais gré de n'être pas assez reconnaissante des marques de dévouement que lui donnait le comte d'Erfeuil ; mais il y avait dans sa voix, dans son accent, dans ses regards, tant de distraction, tant de besoin de s'amuser, qu'on était sans cesse au moment d'oublier ses actions généreuses, comme il les oubliait lui-même. Il est sans doute très noble de mettre peu de prix à ses bonnes actions ; mais il pourrait arriver que l'indifférence, si belle en elle-même, fût néanmoins, dans de certains caractères, l'effet de la frivolité.

Le comte d'Erfeuil lui donna le bras pour aller jusqu'à sou vaisseau : au moment de s'embarquer, elle se tourna vers l'Angleterre, vers ce pays qu'elle quittait pour toujours, et qu'habitait le seul objet de sa tendresse et de sa douleur : ses yeux se remplirent de larmes, les premières qui lui fussent échappées en présence du comte d'Erfeuil. « Belle Corinne, lui dit-il, oubliez un ingrat ; souvenez-vous des amis qui vous sont si tendrement attachés ; et croyez-moi, pensez avec plaisir à tous les avantages que vous possédez. » Corinne, à ces mots, retira sa main au comte d'Erfeuil et fit quelques pas loin de lui ; puis, se reprochant le mouvement auquel elle s'était livrée, elle revint et lui dit doucement adieu. Le comte d'Erfeuil ne s'aperçut point de ce qui s'était passé dans l'âme de Corinne : il entra dans la chaloupe avec elle, la recommanda vivement au capitaine, s'occupa même, avec le soin le plus aimable, de tous les détails qui pouvaient rendre sa traversée plus agréable, et revenant avec la chaloupe, il salua le vaisseau de son mouchoir, aussi longtemps qu'il le put. Corinne répondit avec reconnaissance au comte d'Erfeuil : mais, hélas ! était-ce donc là l'ami sur Lequel flic devait compter?

Les sentiments légers ont souvent une longue durée ; rien ne les brise, parce que rien ne les resserre ; ils suivent les circonstances, disparaissent et reviennent avec elles, tandis que les affections profondes se déchirent sans retour et ne laissent à leur place qu'une douloureuse blessure. (Livre XVIII, chap. rr.)

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