‹ Mme de StaëlChapitre 57 sur 112 · FRAGMENTS DES PENSEES DE CORINNE · texte numérisé non relu

FRAGMENTS DES PENSEES DE CORINNE

« Comment se fait-il que deux êtres qui se sont confié leurs pensées les plus intimes, qui se sont parlé de Dieu, de iïmmor- 1 alité de l'âme, de sa douleur, redeviennent tout à coup étrangers l'un à l'autre? Étonnant mystère que l'amour ! sentiment, admirable ou nul ! religieux comme l'étaient les martyrs, ou plus froid que l'amitié la plus simple. Ce qu'il y a de plus involontaire au monde vient-il du ciel, ou des passions terrestres? Faut-il s'y soumettre ou le combattre? Ah! qu'il se passe d'orages au fond du cœur !

« ... Je m'examine quelquefois comme un étranger pourrait le faire, et j'ai pitié de moi. J'étais spirituelle, vraie, bonne, généreuse, sensible ; pourquoi tout cela tourne-t-il si fort à mal? Le monde est-il vraiment méchant? et de certaines qualités nous ôtent-elles nos armes au heu de nous donner de la force?

« C'est dommage : j'étais née. avec quelque talent ; je mourrai sans que l'on ait aucune idée de moi, bien que je sois eélèbre. Si j'avais été heureuse, si lafièvre du cœur ne m'avait pas dév.orée, j'aurais contemplé de très haut la destinée humaine, j'y aurais découvert des rapports inconnus avec la nature et le ciel ; mais la serre du malheur me tient ; comment penser librement, quand elle se fait sentir chaque fois qu'on essaye de respirer?

« Pourquoi n'a-t-il pas été tenté de rendre heureuse une personne dont il avait seul le secret, une personne qui- ne parlait qu'à lui du fond du cœur? Ah ! l'on peut se séparer de ces femmes communes qui aiment au hasard : mais celle qui a besoin d'admirer ce qu'elle aime, celle dont le jugement est pénétrant, bien que son imagination soit exaltée, il n'y a pour elle qu'un objet dans l'univers.

« J'avais appris la vie dans les poètes ; elle n'est pas ainsi ; il y a quelque chose d'aride dans la réalité, que l'on s'efforce en vain de changer.

« Quand je me rappelle mes succès, j'éprouve un sentiment d'irritation. Pourquoi me dire que j'étais charmante, si je ne devais pas être aimée? Pourquoi m'inspirer de la confiance pour qu'il nie tut plus affreux d'être détronipée? Trouvera-t-il dans une autre plus d'esprit, plus d'aine, plus de tendresse qu'en moi? Non, il trouvera moins et sera satisfait; il se sentira

d'accord avec la société. Quelles jouissances, quelles peines factices elle donne !

« En présence du soleil et des sphères étoilées, on n'a besoin que de s'aimer et de se sentir dignes l'un de l'autre. Mais la -société, la société ! comme elle rend le cœur dur et l'esprit frivole ! comme elle fait vivre pour ce que l'on dira de vous ! Si les hommes se rencontraient un jour, dégagés chacun de l'influence de tous, quel air pur entrerait dans l'âme ! que d'idées nouvelles, que de sentiments vrais la rafraîchiraient !

« La nature aussi est cruelle. Cette figure que j'avais, elle va se flétrir ; et c'est en vain alors que j'éprouverais les affections les plus tendres ; des yeux éteints ne peindraient plus mon âme, n'attendriraient plus pour ma prière.

« Il y a des peines en moi que je n'exprimerai jamais, pas même en écrivant ; je n'en ai pas la force : l'amour seul pourrait sonder ces abîmes.

« Que les hommes sont heureux d'aller à la guerre, d'exposer leur vie, de se livrer à l'enthousiasme de l'honneur et du danger ! Mais il n'y a rien au dehors qui soulage les femmes ; leur existence, immobile en présence du malheur, est un bien long supplice. (Livre XVIII, chap. v.)

En mai 1807, Mme de Staël est de retour en Suisse. Elle est dans tout l'éclat de sa gloire. Aucun écrivain à cette heure, pas même Chateaubriand, ne brille dans le ciel poétique à l'égal de l'auteur de Corinne : aucun livre sous l'Empire n'a plus remué les âmes.

C'est à partir de cette époque que se tiennent à Coppet ces « grandes assises de l'opinion européenne », où se réunissent les penseurs illustres, les philosophes, les politiques, les intrigants aussi, les vaincus et les bannis, tous ceux que le pouvoir d'un homme écrase et qui attendent avec impatience l'heure de la chute.

Il eût été politique, de la part de Napoléon, de ménager, de flatter la gloire de Mme de Staël ; il y eût gagné certes, et la France avec lui. Mais cette méfiance, au fond, n'est que l'aveu de sa faiblesse ; cet homme si grand, en plein

triomphe, à Tilsitt même, a le sentiment du fragile et de l'éphémère de sa destinée.

D'ailleurs, il ne faut pas s'imaginer que la politique occupe tous les loisirs de Mme de Staël et de ses invités. On conspire; on se divertit aussi à jouer à Genève ou cà Coppet, dans la grande bibliothèque du château, la tragédie, la comédie, le répertoire classique, Racine, Voltaire et les œuvres de la maîtresse de la maison, qui a toujours eu un goût très vif pour le théâtre : Agar dans le désert (1806), Geneviève de Brabant (1808), la Sunamite (1808), le Capitaine Kernadec (1810), etc. Les acteurs sont les amis de Mme de Staël et Mme de Staël elle-même. Voici une scène d'un proverbe à la manière de Carmontelle, le Mannequin, composé en 1811, qui montre que Mme de Staël avait le sens du comique et de la fine plaisanterie. Xous retrouvons ici notre vieille connaissance de Corinne, le comte d'Erfeuil, sous le nom à peine déguisé de d'Erville. La légèreté française est pour Mme de Staël un thème inépuisable. La scène se passe à Berlin, au temps de Voltaire et du grand Frédéric. M. de La Morlière, descendant d'une famille protestante émigrée, a formé le projet de marier sa fille unique, Sophie, au comte d'Erville, Français aimable et frivole, qui voyage en Allemagne.

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