‹ Mme de StaëlChapitre 58 sur 112 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

M. DE LA MORLIÈRE et lk COMTE D'ERVILLE

Bonjour, mon cher beau-père ; car je me plais à vous appeler ainsi ; mon cœur est déjà tout à vous, comme si le lien qui doit nous unir était formé.

M. DE LA MORLIÈRE

Que c'est aimable ce que vous me dites là! Ces Allemands sont des années à former une liaison intime, tandis que vous je vous connais depuis quinze jours, et nous sommes déjà les meilleurs amis du monde.

LE COMTE

Oh ! cela est vrai : tout ce qui vous intéresse m'est, pour ainsi dire, personnel.

M. DE LA MORLIÈRE

Vous avez donc eu sûrement la bonté de recommander mon frère au ministre, pour l'emploi qu'il désirait?

LE COMTE

Monsieur votre frère ! Est-ce que vous avez un frère?

M. DE LA MORLIÈRE

Comment ! si j'en ai un ! depuis une semaine je vous ai parlé de lui chaque jour au moins deux heures.

LE COMTE

C'est que le temps me paraît si courl quand vous nie parlez*».

M. DE LA MORLIÈRE Que vous ne m'écoutez pas. Allons, allons, laissons cela;

c'est la vivacité française qui excuse tout : mais puisque vous ne m'avez pas entendu, je recommencerai avec plus de détails.

Oh! cela n'est pas nécessaire; je conçois... Monsieur votre frère est Allemand.

M. DE LA MORLIÈRE

Allemand ! non, puisque je suis Français ; mais réfugié. Auriez-vous oublié cela, par exemple? il me semble cependant que la manière dont je parle...

LE COMTE

Est très agréable. Mais dites-moi, je vous prie, entendez-vous tout en français?

M. DE LA MORLIÈRE

Si j'entends tout en français ! mais je sais à peine l'allemand ; je ne le parle jamais que pour affaires.

LE COMTE

Vous avez raison, il n'y a que le français qui soit de bonne compagnie ; il n'est pas poli de parler les langues étrangères ; aussi moi je n'en sais pas une. Mon gouverneur voulait me les faire apprendre, mais j'ai craint de gâter mon français en parlant une autre langue.

M. DE LA MORLIÈRE

Ali ! c'est bien vrai. Pour moi, je ne peux pas m'empêcher de savoir un peu l'allemand ; mais je vais tâcher de l'oublier.

LE COMTE

Vous avez raison; à quoi cela sert-il?

M. DE LA MORLIÈRE

En Allemagne cependant, c'est quelquefois commode.

LE COMTE

Oui, cela peut se soutenir ; mais moi je m'en suis toujours passé.

M. DE LA MORLIÈRE

Je voudrais que vous me disiez naturellement si j'ai de l'accent.

LE COMTE

De l'accent ! gascon, picard, normand?

M. DE LA MORLIÈRE

Non, de l'accent de ce pays, de l'accent allemand enfin, puisqu'il faut le dire.

LE COMTE

Je n'y ai pas trop fait d'attention; niais à présent que vous me le dites, il me semble bien que...

M. DE LA MORLIÈRE

Achevez, achevez.

LE COMTE

Qu'il y a quelques mots que vous prononcez...

M. DE LA MORLIÈRE

Comment?

LE COMTE

Un peu trop bien.

M. DE LA MORLIÈRE

Que voulez- vous dire?

Un peu trop fort.

M. DE LA MORLIÈRE

Hélas ! mon Dieu, c'est bien vrai. Mon grand-père m'en avertissait toujours ; mais c'est que j'ai tant de zèle à parler le français, que je crains toujours de ne pas le faire assez bien entendre.

LE COMTE

Ah ! c'est tout simple ; mais quand nous aurons passé quelque temps ensemble, vous le parlerez comme moi, d'une façon légère et rapide. Le roi de Prusse, par exemple, le croiriez- vous? le grand Frédéric ne parle pas comme un Français. Ce qu'il dit est bien ; mais il n'y a pas d'aisance dans ses phrases ; il prononce lentement ; on dirait qu'il réfléchit en parlant, et cela n'a pas du tout de grâce.

M. DE LA MORLIÈRE

Et M. de Voltaire, qui est à présent à la cour de notre roi, comment l'avez- vous trouvé?

LE COMTE

Si vous voulez que je vous parle franchement, je ne l'ai pas fort écouté ; j'étais très empressé de raconter Paris que je venais de quiter, et dont chacun était curieux ; et j'ai pensé que j'aurais toujours le temps de causer avec M. de Voltaire.

M. DE LA MORLIÈRE

Cependant, il part demain, à ce qu'on dit.

LE COMTE

Ah! j'en suis fâché; mais il se fait souvent imprimer : ainsi je suis toujours à portée de le lire quand je voudrai ; il n'y a que ceux qui ne font que parler dont il ce faille rien perdre. Ceux qui écrivent, on est toujours à temps de connaître leur esprit. ;

M. DE LA MORLIÈRE

Et comment trouvez-vous celui de ma fille? dites-le-moi naturellement.

LE COMTE

Vous le voulez, je répondrai avec une extrême franchise ; c'est mon genre, et, comme il a réussi, je n'ai pas songé aux inconvénients qu'il peut avoir. Elle est fort spirituelle, Sophie, fort spirituelle ; mais elle se met trop en avant ; elle fait un peu trop de bruit dans une chambre.

M. DE LA MORLIÈRE

Ma fille a une innocente vivacité que je croyais surtout dans le goût des Français.

LE COMTE

Oui, sans doute ; mais cependant moi, je ne sais si vous êtes de mon avis, mais j'aime les femmes qui parlent peu ; un sourire d'approbation, d'encouragement, m'est cent fois plus agréable que cette manière de tenir le dé de la conversation ; et je trouve plus convenable...

M. DE LA MORLIÈRE

Quoi, monsieur?

LE COMTE

• Votre fille est charmante, et je l'adore ; je vous l'ai déjà dit ; mais je ne sais, il y a quelque chose dans vos manières de plus français que dans les siennes.

M. DE LA MORLIÈRE

Ah ! c'est tout simple, je me suis toujours plus occupé de la mère patrie.

LE COMTE

Vous croirez y être, quand je serai votre gendre. A propos, vous savez que mes affaires ne sont pas trop en ordre ; je ne vous l'ai pas caché ; j'ai d'immenses terres qui sont depuis bien des siècles dans ma famille : mais j'ai beaucoup de dettes, ah ! beaucoup.

M. DE LA MORLIÈRE

Était-ce l'usage en France?

LE COMTE

Universel.

M. DE LA MORLIÈRE

En ce cas. il faut s'y soumettre. Vous ne voulez pas cependant, je pense, ruiner ni vous ni ma fille?

LE COMTE

Non assurément, non : c'esl un vieux genre: on ne se ruine plus; ou a senti que l'argenl étail nécessaire à l'élégance même ei on tâche d'être le plus riche qu'on peut, parce que la fortune a de la grâce.

M. DE LA MORLIERE

Sans doute ; mais, à mon grand regret, j'ai bien peu d'argent comptant.

LE COMTE

Tant pis ; c'est le plus agréable. Je voudrais, par exemple, que vous m'en vissiez dépenser ; la façon dont je m'y prends vous plairait,

M. DE LA MORLIÈRE

Oui, si c'était le vôtre ; mais le mien...

Qu'importe pour un homme comme vous? C'est la manière qui fait tout.

M. DE LA MORLIÈRE

Vous avez raison, je suis bien Français à cet égard ; vivent les manières ! il n'y a que cela qui plaise. A propos, je vous ai préparé une surprise qui, je crois, vous sera agréable. Vous connaissez ce peintre allemand, Frédéric Hoffmann, qui a du talent, et qui...

LE COMTE

Ah ! je vous entends ; vous voulez que je fasse faire mon portrait pour mademoiselle votre fille : c'est bien aimable, mais j'ai prévenu vos désirs. Le voici.

M. DE LA MORLIÈRE

Mais non, c'est celui de ma fille dont je me suis occupé.

LE COMTE

Ah ! vous avez bien raison ; je le désirais beaucoup aussi, mais je n'osais pas...

M. DE LA MORLIÈRE

Cependant il faut plus d'assurance, à ce qu'il me semble, pour offrir son portrait que pour recevoir celui delà femme qu'on aime. le comte, regardant son portrait.

Vous êtes bien bon.

M. DE LA MORLIÈRE

Mais vous ne répondez pas à ce que je dis.

LE COMTE

Pardon, j'étais distrait, Il manque à mon portrait de la physionomie : les peintres ne savent jamais la saisir.

M. DE LA MORLIÈRE

Faites-le corriger par Frédéric, il est habile... Vous vous taisez; en seriez-vous jaloux?

LE COMTE

Jaloux ! Pourquoi.5

M. DE LA MORLIÈRE

Parce qu'on dit qu'il est amoureux de ma fille.

LE COMTE

Ah ! mon Dieu ! je n'y pensais pas. Il n'est pas dans mon caractère, à moi, d'être jaloux ; et puis je me fie un peu à mon étoile, elle m'a toujours bien servi. D'ailleurs, en conscience, un artiste...

M. DE LA MORLIÈRE

Sans doute. Cependant, il faut en convenir, Frédéric est bien né, spirituel, et je n'ai guère vu d'Allemand qui parlât si bien le français.

LE COMTE

Hors de France, cela passe pour un mérite de bien parler le français ; mais nous autres, nous sommes un peu blasés sur cet avantage. H y a pourtant des manières de s'exprimer qui se font remarquer. Croyez-vous que mademoiselle votre fille puisse sentir toutes les nuances?

M. DE LA MORLIÈRE

En doutez- vous?

LE COMTE

Elle m'écoutait si mal hier ! C'est un grand talent pour une femme que d'écouter. Vous, par exemple, vous l'avez ; il y a du plaisir à vous parler.

M. DE LA MORLIÈRE

Ah! c'est que je suis plus près que ma fille du moment où mon grand-père a quitté la France ! La tradition française s'affaiblit à chaque génération.

LE COMTE

Comment, à chaque génération ! un mois d'absence suffit pour rouiller. 11 me faudra du temps, quand je reviendrai à Paris, pour retrouver... pour être, enfin, tout ce qu'on doit être.

M. DE LA MORLIÈRE

Ah ! s'il en est ainsi, hâtons le mariage : dès demain, dès ce soir. Je ne voudrais pas, pour rien au monde, avoir un gendre rouillé; je sens par moi-même à quel point c'est triste. On est tout je ne sais comment, quand on ignore comme on est à Paris ; on parle au hasard, on ne sail pas seulement si l'on a raison de sentir ce qu'on sent ; enfin, on n'es! sûr de rien.

LE COMTE

Compte/, sur moi pour vous mettre au lait. M. DE LA MORLIÈRE

Attendez ici, je vous prie, le peintre, qui doil vous apporter

le portrait de ma fille. Mais je vois à ma montre que je suis obligé de sortir, pour aller chez mon frère ; c'est bien familier de vous laisser ainsi chez moi ; mais je veux vous quitter à la française, sans faire des excuses. N'est-ce pas ainsi que cela se passe à Paris? (Il fait plusieurs révérences.) Ne croyez pas pourtant que j'ignore, monsieur le comte, les égards que je vous dois ; mais je m'en vais sur la pointe des pieds, sans dire un mot, sans faire une seule révérence, lestement, comme l'aurait fait mon grand-père ; je veux dire comme un vrai Français. Allons, allons, ne me saluez pas. Je pars. — Je suis parti.

Page 1