SCÈNE III
LE COMTE D'ERVILLE, seul
Il appelle cela ne rien dire ! J'ai cru qu'il ne sortirait jamais, à force de me demander la permission de sortir. Cependant, tel qu'il est, je voudrais bien que sa fille lui ressemblât. C'est une petite personne trop avisée, et je n'aime point cela.
Cependant Mme de Staël s'ennuie. Elle quitte Coppet, reprend sa course errante, se dirige cette fois vers l'Allemagne du Sud et l'Autriche. Elle veut compléter ses notes en vue du grand ouvrage qu'elle se propose d'écrire. Elle part avec Schlegel, ce précepteur de ses enfants qui, avec Benjamin Constant, l'initie à la pensée allemande; en décembre 1807, elle est à Munich; en janvier 1808, à Vienne. Elle assiste au cours de littérature où Schlegel exalte son auditoire et combat l'influence française. Ne s'agit-il pas 'd'accomplir ce qu'on appelle dans le jargon du temps la « grande œuvre de délivrance européenne » et (!<> l'accomplir par la nation allemande? Xe soyons pas trop sévères pour les illusions de Mme de Staël. Dans ce conflit des intérêts politiques, des liassions et de la vengeance, qui donc, à cette époque, avait la claire notion du réel et de l'avenir?
En juillet 1808, Mme de Staël est de retour à Coppet. Elle écrit une préface pour les Lettres et pensées du vieux maréchal prince de Ligne, qui paraissent en 1809 (1) ; puis elle se met h son grand ouvrage De V Allemagne, sur lequel reposent tant d'espérances de rappel et de gloire. Mais elle est étroitement surveillée à Coppet, à l'étranger même, où il est défendu à nos agents de lui faire accueil. Pour la première fois, l'heure critique a sonné pour l'Empire : la résistance de l'Espagne, la guerre avec l'Autriche, les journées si chèrement achetées d'Essling, de Wagram sont les premiers symptômes de la chute. L'Empereur vent tenir loin de Paris tous ses ennemis : libre à Mme de Staël de partir comme elle l' annonce, pour les États-Unis ; elle peut, en attendant, venir en France, mais à la condition de résider à cinquante lieues de Paris. Elle se décide pour la France : là, du inoins, elle verra ses amis, surveillera l'impression de son ouvrage.
En avril 1810, elle quitte Coppet, passe par Lyon où elle voit jouer Talma, se rend cà Blois, puis au château de Chaumont-sur-Loire, dont le maître est absent et où elle pourra tenir sa corn-. Corn- véritable, en effet, où tous ses vassaux, les Constant, les Montmorency, les Sabran, les Barante, les Chamisso et tant d'autres, sans oublier l'amie très chère. Mme Récamier, l'environnent d'hommages. Le préfet du Loir-et-Cher lui-même, le pauvre M. de Corbigny, est séduit ; il sera destitué. « Elle me perd tous les gens qui m'entourent », disait Napoléon. Le mot est vrai, sans exagération. 11 gracie plusieurs exilés à l'occasion du mariage avec Marie-Louise; mais il ne gracie pas Mme de Staël.
Cependant le libraire Nicolle imprime le livre De VAllemagne. Mme de Staël corrige les épreuves; la censure, sauf quelques phrases, autorise L'ouvrage ; le directeur de la Librairie, Portalis, est favorable. Tout marche à souhait, quand le 24 septembre, sans consulter personne, le ministre (le la police, duc de RovigO, donne ordre au préfet de Blois
( 1 1 Voir iiM lit «le l;i bibliographie.
isG MADAME DE STAÉL. — CHAÎ>. IV
de signifier à Mme de Staël qu'elle ait à remettre son manuscrit et à partir dans les quarante-huit heures. La police fait une descente chez l'imprimeur, rompt les formes, saisit tous les exemplaires et les envoie au pilon. Que s'est-il passé? Ceci, simplement : l'Empereur a réglé l'affaire directement avec son ministre de la police. En vain Mme de Staël lui a fait parvenir, avant de connaître sa décision, cette lettre si noble, si éloquente :
LETTRE DE Mnlc DE STAEL A l' E MP E RE UR (1810)
Sire, je prends la liberté de présenter à Votre Majesté mon ouvrage sur l'Allemagne. Si elle daigne le lire, il me semble qu'elle y trouvera la preuve d'un esprit capable de quelque réflexion et que le temps a mûri.
Sire, il y a dix ans que je n'ai vu Votre Majesté et huit que je suis exilée. Huit ans de malheurs modifient tous les caractères, et le destin enseigne la résignation à ceux qui souffrent.
Prête à m'embarquer (1), je supplie Votre Majesté de m'accorder la faveur de lui parler avant mon départ. Je me permettrai une seule chose clans cette lettre : c'est l'explication des motifs qui me forcent à quitter le continent, si je n'obtiens pas de Votre Majesté la permission de vivre dans une campagne auprès de Paris, pour que mes enfants y puissent demeurer.
La disgrâce de Votre Majesté jette sur les personnes qui en sont l'objet une telle défaveur en Europe, que je ne puis faire un pas sans en rencontrer les effets ; les uns craignent de se compromettre en me voyant, les autres se croient des Romains en triomphant de cette crainte ; les plus simples rapports de la société deviennent des services qu'une âme fière ne peut supporter. Parmi mes amis, il en est qui se sont associés à mon sort avec mie admirable générosité; mais j'ai vu les sentiments les plus intimes se briser contre la nécessité de vivre avec mol dans la solitude, et j'ai passé ma vie depuis huit ans entre la crainte de ne pas obtenir <le sacrifices et la douleur d'en être l'objet.
Il est peut-être ridicule d'entrer ainsi dans le détail de ses impressions avec le souverain do monde, mais ce qui vous a
(1) Pour l'Amérique.
donné le monde, Sire, "c'est un souverain génie, et, en fait d'observation sur le cœur humain, Votre Majesté comprend depuis les plus vastes ressorts jusqu'aux plus délicats. Mes fils n'ont point de carrière ; ma fille a treize ans ; dans peu d'années, il faudra l'établir. Il y aurait de l'égoïsme à la forcer de vivre dans les insipides séjours où je suis condamnée. E faudrait donc aussi me séparer d'elle ! Cette vie n'est pas tolérable, et je n'y vois aucun remède.
Sur le continent, quelle ville puis-je choisir où la disgrâce de Votre Majesté ne mette un invincible obstacle à l'établissement de mes enfants comme à mon repos personnel? Votre Majesté ne sait peut-être pas elle-même la peur que les exilés font à la plupart des autorités de tous les pays, et j'aurais, dans ce genre, des choses à lui raconter qui dépassent sûrement ce qu'Elle aurait ordonné.
On a dit à Votre Majesté que je regrettais Paris à cause du Musée et de Talma. C'est une agréable plaisanterie sur l'exil, c'est-à-dire sur le malheur que Cicéron et Bolingbroke ont déclaré le plus insupportable de tous. Mais quand j'aimerais les chefs-d'œuvre des arts que la France doit aux conquêtes de Votre Majesté ; quand j'aimerais ces belles tragédies, l'image de l'héroïsme, serait-ce à vous, Sire, à m'en blâmer? Le bonheur de chaque individu ne se compose-t-il pas de la nature de ses facultés? Et si le ciel m'a donné des talents, n'ai -je pas l'imagination qui rend les jouissances des arts et de l'esprit nécessaires? Tant de gens demandent à Votre Majesté des avantages de toute espèce ; pourquoi rougirais-je de lui demander l'amitié, la poésie, la musique, les tableaux, toute cette existence idéale, dont je puis jouir sans m'écarter de la soumission que je dois au monarque de la France (1)?
Lettre noble, éloquente, oui! mais qui prouve aussi la force d'illusions de Mme de Staël. Ce n'était pas pour une phrase, ni pour un chapitre que Napoléon supprimait le livre De V Allemagne; c'était pour l'esprit de l'ouvrage. Le livre « n'est pas français », écrivait à Mme de Staël le duc de Rovigo dans la lettre célèbre qu'elle a clouée au pilori dans la préface de V Allemagne. Disons simplement : « Ce
(1) Lettre publiée dans Coppet et Weimar, par V Auteur des souvenirs de Mme Récamier (Mme Lenormant).
livre n'est pas favorable à l'Empereur et à sa politique ; il est parfois injuste pour la France ». Mme de Staël n'a pas pardonné aux Français de s'être ralliés à l'Empire : légers, immoraux, vaniteux, aimant le succès et la force, c'est ainsi qu'elle les peint dans la première partie de son livre. Par contre, les Allemands sont vertueux, candides, loyaux, respectueux des femmes, incapables de déloyauté et de mensonge. Leur seul défaut est de manquer de sentiment national. Qu'ils apprennent à vouloir, et ils seront un grand peuple. « Les individus doivent se résigner à la destinée, mais jamais les nations. » Franchement, il est très difficile de soutenir, comme l'a fait Mme de Staël, qu'elle s'était interdit « toute réflexion sur l'état politique de l'Allemagne ». Cette Allemagne de 1810 n'était que trop portée à l'écouter. C'était le temps où tous, pasteurs, poètes, philosophes, politiques, les Gentz, les Stein, les Stadion, les Schleiermacher, les Arndt, les Fichte s'unissaient pour refaire le moral de la nation allemande, affranchir l' Allemagne ; et de qui? De la France ? Trois ans plus tard, l'œuvre était accomplie. En octobre 1813, la bataille de Leipzig libérait l'Allemagne. Ce fut justement en ce mois-là que parut à Londres le livre de Mme de Staël.
L'ouvrage nous intéresse maintenant à d'autres titres.
1° D'abord c'est un événement littéraire qui a eu sur le romantisme une action certaine. On a exagéré cette action ; le livre De V Allemagne n'a pas plus créé le romantisme que René n'a inventé le sentiment de la mélancolie ; mais il a fait triompher cette vérité, que l'on sentait confusément, que l'art classique français du dix-septième siècle n'est pas le seul, qu'il est très particulier à une nation, à un siècle, qu'on ne saurait lui ramener tous nos jugements, qu'il existe d'autres sources tout aussi profondes d'art, de poésie et de beauté. Cette vérité, banale aujourd'hui, paraissait encore à beaucoup sacrilège. Elle a soutenu l'enthousiasme des jeunes générations romantiques, qui marchaient à l'assaut du pseudo-classicisme.
2° L'enthousiasme, avons-nous dit, et c'est bien le mot qui caractérise le livre de Mme de Staël, comme c'est le
dernier chapitre et le plus significatif du livre : enthousiasme pour la pensée, pour la liberté, pour le génie, pour le droit des peuples, pour la poésie, considérée non plus comme une sorte de jeu d'esprit, mais comme la plus noble prérogative de l'humanité, comme l'expression de ses élans mystérieux et des affinités divines de l'âme. Ce serait une étrange erreur de ne voir dans ce livre que l'éloge de la littérature allemande. H a agi à la manière d'un stimulant sur la pensée française. La littérature nouvelle, la littérature « de l'âme », si fort à la mode, à l'époque de Lamennais, des Méditations, du premier romantisme et du cénacle, cette littérature peut se réclamer de Mme de Staël.
3° Enfin ce livre, comme tous les grands livres, a créé une légende, et cette légende a duré tout un demi-siècle : c'est celle d'une Allemagne rêveuse, sentimentale, dédaigneuse du réel et de la force. Une chaumière encadrée de vigne vierge et de rosiers en fleurs, un pur visage de jeune fille à la fenêtre, une voix chantant sous les tilleuls de la fontaine un vieux lied d'amour, telle est l'Allemagne chère aux romantiques, et c'est l'Allemagne de Mme de Staël. Cette Allemague n'a peut-être jamais existé. Ce n'était pas du moins toute l'Allemagne. La volonté ferme et patiente du peuple allemand, sa ténacité, sa passion, son ardeur guerrière, son orgueil, son incomparable sens pratique et sa discipline sont des forces que Mme de Staël n'a jamais soupçonnées. Elle a ignoré le peuple allemand, l'âme allemande, et les Allemands eux-mêmes ont souri de l'image idyllique, fade et par trop irréelle, qu'elle traçait de leurs vertus. Mais elle tenait à cette image passionnément, par haine de l'Empire, et cela n'a pas été sans conséquences graves pour la France du dix-neuvième siècle.
Point d'ordre rigoureux dans ce livre. Simplement quatre parties, très larges : De V Allemagne et des mœurs des Allemands; De la littérature et des arts; De la philosophie et de la morale; De la religion et de V enthousiasme. On pourrait croire cette dernière un ho rs-d 'œuvre, si l'on ne savait que, pour l'auteur et pour ses contemporains, c'est le principal et la clef de l'ouvrage.