POURQUOI M™ DE STAËL ECRIT SON LIVRE
Je ne me dissimule point que je vais exposer, en littérature comme en philosophie, cks opinions étrangères à celles qui régnent en France ; mais, soit qu'elles paraissent justes ou non, soit qu'on les adopte ou qu'on les combatte, elles donnent toujours à penser. « Car nous n"en sommes pas, j'imagine, à vouloir élever autour de la Franc? littéraire la grande muraille de la Chine, pour empêcher les idées du dehors d'y pénétrer » (1).
H est impossible que les écrivains allemands, ces hommes les plus instruits et les plus méditatifs de l'Europe, ne méritent pas qu'on accorde un moment d'attention à leur littérature et à leur philosophie. On oppose à Tune qu'elle n'est pas de bon goût, et à l'autre qu'elle est pleine de folies. H se pourrait qu'une littérature ne fût pas conforme à notre législation du bon goût, et qu'elle contînt des idées nouvelles dont nous pussions nous enrichir, en les modifiant à notre manière. C'est ainsi que les Grecs nous ont valu Kacine, et Shakespeare plusieurs tragédies de Voltaire. La stérilité dont notre littérature est
(1) Ces guillemets indiquent les phrases dont les censeurs de Paris avaient exigé la suppression. Dans le seci nd volume, ils ne trouvèrent rien de répréhcnsible ; mais les chapitres du troisième sur renthous:asme. et surtout la dermère phrase de. l'ouvrage, n'obtinrent pas leur approbation. J'éta's prête à me soumettre à leurs critiques d'une façi.n négative, c'est-à-dire en retranchant sans jamais rien ajouter; mais les gendarmes envoyés par le ministre de la police firent l'office de censeurs d'une façon plus brutale, en mettant le livre entier en pièces. (Note de V auteur.)
menacée ferait croire que l'esprit français lui-même a besoin maintenant d'être renouvelé par nue sève plus vigoureuse ; et comme l'élégance de la société nous préservera toujours de certaines fautes, il nous importe surtout de retrouver la source des grandes beautés.
Après avoir repoussé la littérature des Allemands au nom du bon goût, on croit pouvoir aussi se débarrasser de leur philosophie au nom de la raison. Le bon goût et la raison sont des paroles qu'il est toujours agréable de prononcer, même au hasard ; mais peut-on de bonne foi se persuader que des écrivains d'une érudition immense, et qui connaissent tous les livres français aussi bien que nous-mêmes, s'occupent depuis vingt années de pures absurdités?
Les siècles superstitieux accusent facilement les opinions nouvelles d'impiété et les siècles incrédules les accusent non moins facilement de folie. Dans le seizième siècle, Galilée a été livré à l'inquisition pour avoir dit que la terre tournait : et, dans le dix-huitième, quelques-uns ont voulu faire passer J.-J. Rousseau pour un dévot fanatique. Les opinions qui diffèrent de l'esprit dominant, quel qu'il soit, scandalisent toujours le vulgaire : l'étude et l'examen peuvent seuls donner cette libéralité de jugement, sans laquelle il est impossible d'acquérir ûe^ lumières nouvelles, ou de conserver même celles qu'on a ; car on se soumet à de certaines idées reçues, non comme à des vérités, mais comme au pouvoir ; et c'est ainsi que la raison humaine s'habitue à la servitude, dans le camp même de la littérature et de la philosophie. {Observations générales, publiées en tête de l'ouvrage.)
LA POÉSIE DK L'A M È
On a beaucoup de peine à s'accoutumer, en sortant de France, à la lenteur et a l'inertie du peuple allemand : il ne se presse jamais, il trouve des obstacles à tout; vous entendez dire eu Allemagne c'est impossible, cent fois contre une en France. Quand il est question d'agir, les Allemands ne savent pas lutter avec les difficultés : et leur respect pour la puissance vient plus encore de ce qu'elle ressemble à la destinée, que d'aucun motif intéressé. Les gens du peuple ont des formes assez grossières, Burtoul quand on veut heurter leur manière d'être habituelle; ils auraient naturellement, plus que les nobles, celle sainte
antipathie pour les mœurs, les coutumes et les langues étrangères, qui fortifie dans tous les pays le lien national. L'argent qu'on leur offre ne dérange pas leur façon d'agir, la peur ne les en détourne pas ; ils sont très capables enfin de cette fixité en toutes choses, qui est une excellente donnée pour la morale ; car l'homme que la crainte et plus encore l'espérance mettent sans cesse en mouvement, passe aisément d'une opinion à l'autre, quand son intérêt l'exige.
Dès que l'on s'élève un peu au-dessus de la dernière classe du peuple en Allemagne, on s'aperçoit aisément de cette vie intime, de cette poésie de L'âme qui caractérise les Allemands. Les habitants des villes et des campagnes, les soldats et les laboureurs, savent presque tous la musique; il m'est arrivé d'entrer dans de pauvres maisons noircies par la fumée de tabac, et d'entendre tout à coup, non seulement la maîtresse,- mais le maître du logis, improviser sur le clavecin, comme les Italiens improvisent un vers. L'on a soin presque partout, que, les jours de marché, il y ait des joueurs d'instruments à vent sur le balcon de l'hôtel de ville qui domine la place publique : les paysans des environs participent ainsi à la douce jouissance du premier des arts. Les écoliers se promènent dans les rues, le dimanche, en chantant les psaumes en chœur. On raconte que Luther fit souvent partie de ce chœur, dans sa première jeunesse. J'étais à Eisenach, petite ville de Saxe, un jour d'hiver si froid, cpie les rues mêmes étaient encombrées de neige ; je vis une longue suite de jeunes gens en manteau noir, qui traversaient la ville en célébrant les louanges de Dieu. Il n'y avait qu'eux dans la rue, car la rigueur des frimas en écartait tout le monde ; et ces voix, presque aussi harmonieuses que celles du Midi, en se faisant entendre au milieu d'une nature si sévère, causaient d'autant plus d'attendrissement. Les habitants de la ville n'osaient, par ce froid terrible, ouvrir leurs fenêtres : mais on apercevait, derrière les vitraux, des visages tristes ou sereins, jeunes ou vieux, qui recevaient avec joie les consolations religieuses que leur offrait cette douce mélodie. (Ire partie, chap. n.)