‹ Mme de StaëlChapitre 66 sur 112 · GŒTHE · texte numérisé non relu

GŒTHE

Goethe est un homme d'un esprit prodigieux en conversation (1) ; et l'on a beau dire, l'esprit doit savoir causer. On peut présenter quelques exemples d'hommes de génie taciturnes : la timidité, le malheur, le dédain ou l'ennui, en sont souvent la cause ; mais en général l'étendue des idées et la chaleur de l'âme doivent inspirer le besoin de se communiquer aux autres ; et ces hommes, qui ne veulent pas être jugés par ce qu'ils disent, pourraient bien ne pas mériter plus d'intérêt pour ce qu'ils pensent. Quand on sait faire parler Goethe, il est admirable; son éloquence est nourrie de pensées ; sa plaisanterie est en même temps pleine de grâce et de philosophie; son imagination est frappée par les objets extérieurs, comme l'était celle des artistes chez les anciens : et néanmoins sa raison n'a que trop la maturité de notre temps. Rien ne trouble la force de sa tête ; et les inconvénients mêmes de son caractère, l'humeur, l'embarras, la contrainte, liassent comme des nuages au bas de la montagne sur le sommet de Laquelle sou génie est placé.

Ce qu'on nous raconte de l'entretien de Diderot pourrait donner quelque idée de celui de Goethe; mais, si l'on en juge par les écrits de I liderot, la distance doit être infinie entre ces deux

(h Ecril ayec les souvenirs du séjour à. Weimar (janvier-février 1804). Ce Eut le jour de Noël 1803 clic/, la duchesse-mère que .Mme de Staël vit Goethe pour la première lois.

hommes. Diderot est sous le joug de sou esprit ; Goethe domine même son talent : Diderot est affecté, à force de vouloir faire effet : on aperçoit le dédain du succès dans Goethe, à un degré qui [ilaît singulièrement, alors même qu'on s'impatiente de sa négligence. Diderot a besoin de suppléer, à force de philanthropie, aux sentiments religieux qui lui manquent ; Goethe serait plus volontiers amer que doucereux: mais ce qu'il est avant tout, c'est naturel: et sans cette qualité, en effet, qu'y a-t-il dans un homme qui puisse en intéresser un autre?

Goethe n'a plus cette ardeur entraînante qui lui inspira ll'ntinr: mais la chaleur de ses pensées suffit encore pour tout animer. Du dirait qu'il n"est pas atteint par la vie, et qu'il la décrit seulement en peintre : il attache plus de prix maintenant aux tableaux qu'il nous présente qu'aux émotions qu'il éprouve ; le temps Fa rendu spectateur. Quand il avait encore une part active dans les scènes des passions, quand il souffrait luimême par le coeur, ses écrits produisaient une impression plus vive.

Comme on se fait toujours la poétique de son talent, Goethe soutient à présent qu'il faut que l'auteur soit calme, alors même qu'il compose un ouvrage passionné, et que l'artiste doit conserver son sang-froid pour agir plus fortement sur l'imagination de ses lecteurs : peut-être n'aurait-il pas eu cette opinion dans sa première jeunesse : peut-être alors était-il possédé par son génie, au lieu d'en être le maître ; peut-être sentait-il alors que le sublime et le divin étant momentanés dans le cœur de l'homme, le poète est inférieur à l'inspiration qui ranime et ne peut la juger sans la perdre.

Au premier moment, on s'étonne de trouver de la froideur et même quelque chose de roide à l'auteur de Werther; mais quand on obtient de lui qu'il se mette à l'aise, le mouvement tle son imagination fait disparaître en entier la gêne qu'on a d'abord sentie : c'est un homme dont l'esprit est universel, et impartial parce qu'il est universel : car il n'y a point d'indifférence dans son impartialité : c'est une double existence, une double force, une double lumière qui éclaire à la fois dans toute chose les deux cotés de la question. Quand il s'agil de penser, lien ne l'arrête, ni son siècle, ni ses habitudes, ni ses relations: il fait tomber à plomb son regard d'aigle sur les objets qu'il observe : s'il avait en une carrière politique, si son âme s'était développée par les actiqns, son caractère serait pins décidé, plus ferme, pins patriote: mais son esprit ne planerait pas si

librement sur toutes les manières de voir ; les passions ou les intérêts lui traceraient une route positive.

Goethe se plaît, dans ses écrits comme dans ses discours, à briser les iils qu'il a tissés lui-même, à déjouer les émotions qu'il excite, à renverser les statues qu'il a fait admirer. Lorsque dans ses fictions il inspire de l'intérêt pour un caractère, bientôt il montre les inconséquences qui doivent en détacher. Il dispose du monde poétique comme un conquérant du monde réel, et se croit assez fort pour introduire, comme la nature, le génie destructeur dans ses propres ouvrages. S'il n'était pas un homme estimable, on aurait peur d'un genre de supériorité qui s'élève au-dessus de tout, dégrade et relève, attendrit et persifle, affirme et doute alternativement, et toujours avec le même succès.

J'ai dit que Goethe possédait à lui seul les traits principaux du génie allemand ; on les trouve tous en lui à un degré éminent : une grande profondeur d'idées, la grâce qui naît de l'imagination, grâce plus originale que celle que donne l'esprit de société. enfin une sensibilité quelquefois fantastique, mais par cela même plus faite pour intéresser des lecteurs qui cherchent dans les livres de quoi varier leur destinée monotone, et veulent que la poésie leur tienne lieu d'événements véritables. Si Goethe était un Français, on le ferait parler du matin au soi]' : tous les auteurs contemporains de Diderot allaient puiser des idées dans son entretien, et lui donnaient une jouissance habituelle par l'admiration qu'il inspirait. En Allemagne, on ne sait pas dépenser son talent dans la conversation ; et si peu de gens, même parmi les plus distingués, ont l'habitude d'interroger et de répondre, que la société n'y compte pour presque rien ; mais l'influence de Goethe n'en est pas moins extraordinaire. Il va une foule d'hommes en Allemagne qui croiraient trouver du génie dans l'adresse d'une lettre, si c'était lui qui l'eût mise. L'admiration pour Goethe est une espèce de confrérie dont les mots de ralliement servent à faire connaître les adeptes les uns aux autres. (()uand Les étrangers veulenl aussi l'admirer, ils sont rejetés avec dédain, si quelques restrictions laissent supposer qu'ils se sonl permis d'examiner des ouvrages qui gagnent cependant beaucoup 'à l'examen. Un homme ne peut exciter un tel fanatisme sans avoir de grandes facultés pour le bien et pour le mal : car il n'y a que la puissance, dans quelque genre que ce Suit, <pie les hommes craignenl assez pour l'aimer de celle manière. ( 1 11' partie, chap. vil)

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