‹ Mme de StaëlChapitre 68 sur 112 · DU GOUT · texte numérisé non relu

DU GOUT

Ceux qui se croient du goût en sont plus orgueilleux que ceux qui se croient du génie (1 ). Le goût est en littérature comme le bon ton en société ; on le considère comme une preuve de la fortune. de la naissance, ou du moins des habitudes qui tiennent à toutes les deux, tandis que le génie peut naître dans la tête d'un artisan qui n'aurait jamais eu de rapport avec la bonne compagnie. Dans tout pays où il y aura de la vanité, le goût sera mis au premier rang, parce qu'il sépare les classes et qu'il est un signe de ralliement entre tous les individus de la première. Dans tous les pays où s'exercera la puissance du ridicule, le goût sera compté comme l'un des premiers avantages, car il sert surtout à connatîre ce qu'il faut éviter. Le tact des convenances est une partie du goût, et c'est une arme excellente pour parer les coups, entre les divers amours-propres ; enfin, il peut arriver qu'une nation entière se place en aristocratie de bon goût, par rapport aux autres, et qu'elle soit ou qu'elle se croie la seule bonne compagnie de l'Europe : et c'est ce qui peut s'appliquer à la France, où l'esprit de société régnait si éminemment, qu'elle avait quelque excuse pour cette prétention.

Mais le goût, clans son application aux* beaux-arts, diffère singulièrement du goût dans son application aux convenances sociales : lorsqu'il s'agit de forcer les hommes à nous accorder nue considération éphémère comme notre vie, ce qu'on ne fait pas est au moins aussi nécessaire que ce qu'on fait ; car le grand monde est si facilement hostile, qu'il faut des agréments bien extraordinaires pour qu'ils compensent l'avantage de ne donner prise sur soi à personne : mais le goût en poésie tient à la nature et doit être créateur comme elle ; les principes de ce goût sont doue tout autres que ceux qui dépendent des relations de la société. '

C'est la confusion de ces deux genres qui est la cause des jugements si opposés en littérature; les Français jugent les beauxarts comme (W> convenances, et les Allemands les convenances comme des beaux-arts : dans les rapports avec la société il faut se défendre, dans les rapports avec la poésie il faut se livrer. Si vous considérez tout en homme du monde, vous ne sentirez

(1) Cf. le passai:»' sur le goût clans la préface de CromukUt

point la nature ; si vous considérez tout en artiste, vous manquerez du tact que la société seule peut donner. S'il ne faut transporter dans les arts que l'imitation de la bonne compagnie, les Français seuls en sont vraiment capables : mais plus de latitude dans la composition est nécessaire pour remuer fortement l'imagination et l'âme. Je sais qu'on peut m'objecter avec raison que nos trois grands tragiques, sans manquer aux règles établies, se sont élevés à la plus sublime hauteur. Quelques hommes de génie, ayant à moissonner dans un champ tout nouveau, ont su se. rendre illustres, malgré les difficultés qu'ils avaient à vaincre : niais la cessation du progrès de l'art, depuis eux, n'estelle pas une preuve quïl y a trop de barrières dans la route qu'ils ont suivie?

« Le bon goût en littérature est, à quelques égards, comme l'ordre sous le despotisme; il importe d'examiner à quel prix on l'achète (1). » En politique, disait M. Necker, il faut toute la liberté qui est conciliable avec l'ordre. Je retournerais la maxime, en disant : Il faut, en littérature, tout le goût qui est conciliable avec le génie : car si l'important dans l'état social, c'est le repos, l'important dans la littérature, au contraire, c'est l'intérêt, le mouvement, l'émotion, dont le goût à lui tout seul est souvent l'ennemi. (IIe partie, chap. xiv.)

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