NECESSITE D UNE REFORME DE NOTRE THEATRE
Ces observations (2) n'ont assurément pas pour objet le moindre blâme contre nos grands maîtres. Quelques scènes produisent des impressions plus vives dans les pièces étrangères : mais rien ne peut être comparé à l'ensemble imposant et bien combiné de nos chefs-d'œuvre dramatiques : la question seulement est de savoir si, en se bornant, comme on le fait maintenant, à l'imitation de ces chefs-d'œuvre, il y en aura jamais de nouveaux. Rien dans la vie ne doit être stationnaire, et l'art esi pétrifié quand il ne change plus. Vingt ans de révolution ont donné à l'imagination d'autres besoins que ceux qu'elle éprouvait, quand les romans de Crébillou peignaient L'amour
et la société du temps. Les sujets grées sont épuisés: un seul
homme, Lemercier, a su mériter encore une nouvelle gloire
(1) Supprimé par la censure.
(i\i Sur notre théâtre classique.
dans un sujet antique, Agameinnon ; mais la tendance naturelle du siècle, c'est la tragédie historique (1).
Tout est tragédie dans 1rs événements qui intéressent les nations ; et cet immense drame, que le genre humain représente depuis six mille ans. Fournirait des sujets sans nombre pour le théâtre, si l'on donnait plus de liberté à Fart dramatique. Les règles ne sont que l'itinéraire du génie ; elles nous apprennent seulement que Corneille, Racine et Voltaire ont passé par là; mais si l'on arrive au but, pourquoi chicaner sur la route? et le but n'est-il pas d'émouvoir l'âme en L'ennoblissant?
La curiosité est un des grands mobiles du théâtre : néanmoins l'intérêt qu'excite la profondeur des affections est le seul inépuisable. On s'attache à la poésie, qui révèle l'homme à l'homme ; on aime à voir comment la créature semblable à nous se débat avec la souffrance, y succombe, en triomphe, s'abat et se relève sous la puissance du sort. Dans quelques-unes de nos tragédies, il y a des situations tout aussi violentes que dans les tragédies anglaises ou allemandes ; mais ces situations ne sont pas présentées dans toute leur force, et quelquefois c'est par l'affectation qu'on en adoucit l'effet, ou plutôt qu'on l'efface. L'on sort rarement d'une certaine nature convenue, qui revêt de ses couleurs les mœurs anciennes comme les mœurs modernes, le crime comme la vertu, l'assassinat comme la galanterie. Cette nature est belle et soigneusement parée, mais on s'en fatigue à la longue ; et le besoin de se plonger dans des mystères plus profonds doit s'emparer invinciblement du génie.
H serait donc à désirer qu'on pût sortir de l'enceinte que les hémistiches et les rimes ont tracée autour de l'art ; il faut permettre plus de hardiesse, il faut exiger plus de connaissance de l'histoire ; car si l'on s'en tient exclusivement à ces copies toujours plus pâles des mêmes chefs-d'œuvre, on finira par ne plus voir au théâtre que des marionnettes héroïques, sacrifiant l'amour au devoir, préférant la mort à l'esclavage, inspirées par l'antithèse, dans leurs actions comme dans leurs paroles, niais sans aucun rapport avec cette étonnante créature qu'on appelle l'homme, avec la destinée redoutable qui tour à tour l'entraîne et le poursuit.
Les défauts du théâtre allemand sont faciles à remarquer : Nuit ce qui tient au manque d'usage du monde, dans les arts comme dans la société, frappe d'abord les esprits les plus super-
(1) Tout ce passage est à rapprocher «les théories romantiques.
ficiels ; mais, pour sentir les beautés qui viennent de rame. il est nécessaire d'apporter dans l'appréciation des ouvrages qui nous sont présentés, un genre de bonhomie tout à fait d'accord avec une haute supériorité. La moquerie n'est souvent qu'un sentiment vulgaire traduit en impertinence. La faculté d'admirer la véritable grandeur, à travers les fautes de goût en littérature, comme à travers les inconséquences dans la vie, cette faculté est la seule qui honore celui qui juge.
En faisant connaître un théâtre fondé sur des principes très différents des nôtres, je ne prétends assurément, ni que ces principes soient les meilleurs, ni surtout qu'on doive les adopter en France : mais des combinaisons étrangères peuvent exciter des idées nouvelles : et quand on voit de quelle stérilité notre littérature est menacée, il me paraît difficile de ne pas désirer que nos écrivains reculent un peu les bornes de la carrière ; ne feraient-ils pas bien de devenir à leur tour conquérants dans l'empire de L'imagination? Il n'en doit guère coûter à des Français pour suivre un semblable conseil, (IIe partie, ehap. xv.)