UNE CRITIQUE DE « WALLEXSTEIX
La critique la plus universellement répétée contre le Walstein français (1), c'est que le caractère de Walstein luimême est superstitieux, incertain, irrésolu, et ne s'accorde pas avec le modèle héroïque admis pour ce genre de rôle. Les Français se privent d'une source infinie d'effets et d'émotions, en réduisant les caractères tragiques, comme les notes de musique ou les couleurs du prisme, à quelques traits saillants, toujours les mêmes ; chaque personnage doit se conformer à l'un des principaux types reconnus. On dirait que chez nous la logique est le fondement des arts, et cette nature ondoyante dont parle Montaigne est bannie de nus tragédies : on n'y admet (pie des sentiments tout bons ou tout mauvais, et cependant il n'y a rien qui ne soit mélangé dans l'âme humaine.
On raisonne en France sur un personnage tragique comme sur nu ministre d'État, et l'on se plaint de ce qu'il fait ou de ce qu'il ne fait pas, comme si l'on tenait une gazette à la main pour le juger. Les inconséquences des passions sont permises sur le
(1) L'adaptation que Benjamin Constant ;iva:i EaUe de la p'èce deSch Un- (1809).
théâtre français, mais non pas les inconséquences des caractères. La passion étant connue plus ou moins de tous les cœurs, on s'attend à ses égarements, et l'on peut, en quelque sorte, fixer d'avance ses contradictions mêmes; mais le caractère à toujours quelque chose d'inattendu, qu'on ne peut renfermer dans aucune règle. Tantôt il se dirige vers son but, tantôt il s'en éloigne. Quand on a dit d'un personnage en France : « Il ne sait pas ce qu'il veut, » on ne s'y intéresse plus : tandis que c'est précisément l'homme qui ne sait pas ce qu'il veut, dans lequel la nature se montre avec une force et une indépendance vraiment tragiques.
Les personnages de Shakspeare font éprouver plusieurs fois dans la même pièce des impressions tout à fait différentes aux spectateurs. Richard II, dans les trois premiers actes de la tragédie de ce nom, inspire de l'aversion et du mépris ; mais quand le malheur l'atteint, quand on le force à céder son trône à son ennemi, au milieu du parlement, sa situation et son courage arrachent des larmes. On aime cette noblesse royale qui reparaît dans l'adversité, et la couronne semble planer encore sur la tête de celui qu'on en dépouille. II suffit à Shakspeare de quelques paroles pour disposer de l'âme des auditeurs et les faire passer de la haine à la pitié. Les diversités sans nombre du cœur humain renouvellent sans cesse la source où le talent peut puiser.
Dans la réalité, pourra-t-on dire, les hommes sont inconséquents et bizarres, et souvent les plus belles qualités se mêlent à de misérables défauts ; mais de tels caractères ne conviennent pas au théâtre ; l'art dramatique exigeant la rapidité de l'action, l'on ne peut, dans ce cadre, peindre les hommes que par des traits forts et des circonstances frappantes. Mais s'ensuit-il cependant qu'il faille se borner à ces personnages tranchés dans le mal et dans le bien, qui sont comme les éléments invariables de la plupart de nos tragédies? Quelle influence le théâtre pourrait-il exercer sur la moralité des spectateurs, si l'on ne leur faisait voir qu'une nature de convention? Il est vrai que sur ce terrain factice la vertu triomphe toujours, et le vice est toujours puni; mais comment cela s'appliquerait-il jamais à ce (pii se passe dans la vie, puisque les hommes qu'on montre sur la scène ne sont pas les hommes tels qu'ils sont?
Il serait curieux de voir représenter la pièce de Walstein sur mit n- théâtre ; et si l'auteur français ne s'était pas si rigoureusement asservi à la régularité française, ce serait, plus curieux
encore : mais, pour bien juger des innovations, il faudrait porter dans les arts une jeunesse d'âme qui cherchât des plaisirs nouveaux. S'en tenir aux chefs-d'œuvre anciens est un excellent régime pour le goût, mais non pour le talent : il faut des impressions inattendues pour l'exciter ; les ouvrages que nous savons par cœur dès l'enfance se changent en habitudes et n'ébranlent plus fortement notre imagination. (IIe partie, chap. xviii.)