TALMA
Quand il paraît un homme de génie en France, dans quelque carrière que ce soit, il atteint presque toujours à un degré de perfection sans exemple ; car il réunit l'audace qui fait sortir de la route commune, au tact du bon goût qu'il importe tant de conserver, lorsque l'originalité du talent n'en souffre pas. Il me semble donc que Talma peut être cité comme un modèle de hardiesse et de mesure, de naturel et de dignité. Il possède tous les secrets des arts divers : ses attitudes rappellent les belles statues de l'antiquité; son vêtement, sans qu'il y pense, est drapé dans tous ses mouvements, comme s'il avait eu le temps de l'arranger dans le plus parfait repos. L'expression de son visage, celle de son regard doivent être l'étude de tous les peintres. Quelquefois il arrive les yeux à demi ouverts, et tout à coup le sentiment en fait jaillir des rayons de lumière qui semblent éclairer toute la scène.
Le son de sa voix ébranle dès qu'il parle, avant cpie le sens même des paroles qu'il prononce ait excité l'émotion. Lorsque dans les tragédies il s'est trouvé par hasard quelques vers descriptifs, il a fait sentir les beautés de ce genre de poésie, comme si Pindare avait récité lui-même ses chants. D'autres ont besoin de temps pour émouvoir et font bien d'en prendre ; mais il y a dans la voix de cet homme je ne sais quelle magie qui, dès les premiers accents, réveille toute la sympathie du cœur. Le charme de la musique, de la peinture, de la sculpl nn\ de la poésie et . par-dessus tout, du langage de l'âme, voilà ses moyens pour développer dans celui qui l'écoute toute la puissance des passions généreuses et terribles.
Quelle connaissance du cœur humain il montre dans sa manière de concevoir ses rôles ! 11 en est le second auteur par ses accents et par sa physionomie. Lorsque Œdipe raconte à Jocaste comment il a tué Laïus, sans le connaître, son récit commence ainsi : J'étais jeune et superbe; la plupart des acteurs,
avant lui, croyaient devoir jouer le mot superbe et relevaient la tête pour le signaler : Talma, qui sent que tous les souvenirs de l'orgueilleux Œdipe commencent à devenir pour lui des remords, prononce d'une voix timide ces mots faits pour rappeler une confiance qu'il n'a déjà plus. Phorbas arrive de Corinthe, au moment où Œdipe vient de concevoir des craintes sur sa naissance : il lui demande un entretien secret. Les autres acteurs, avant Talma, se hâtaient de se retourner vers leur suite et de l'éloigner avec un geste majestueux : Talma reste les yeux fixés sur Phorbas ; il ne peut le perdre de vue, et sa main agitée fait un signe pour écarter ce qui l'entoure. Il n"a rien dit encore, niais ses mouvements égarés trahissent le trouble de son âme ; et quand, au dernier acte, il s'écrie en quittant Jocaste :
Oui, Laïus est mon père, et je suis votre fils,
on croit voir s'entr'ouvrir le séjour du Ténare, où le destin perfide entraîne les mortels.
... Hamlet est son triomphe parmi les tragédies du genre étranger (1). Les spectateurs ne voient pas l'ombre du père d'Hamlet sur la scène française, l'apparition se passe en entier dans la physionomie de Talma, et certes elle n'en est pas ainsi moins effrayante. Quand, au milieu d'un entretien calme et mélancolique, tout à coup il aperçoit le spectre, on suit tous les mouvements dans les yeux qui le contemplent, et l'on ne peut douter de la présence du fantôme, quand un tel regard l'atteste.
Lorsque, au troisième acte, Hamlet arrive seul sur la scène, et qu'il dit en beaux vers français le fameux monologue : Ta be ornot to be :
La mort, c'est le sommeil, c'est un réveil peut-être. Peut-être ! — Ah ! c'est le mot cpii glace, épouvanté, L'homme, au bord du cercueil, par le doute arrêté; Devant ce vaste abîme, il se jette en arrière, liessnisit l'existence et s'attache à la terre.
Talma ne faisait pas un geste, quelquefois seulement il remuait la tête, pour questionner la. terre et le ciel sur ce que c'est (pie
(1) C'est à Lyon, en L809, que Aline de Staël vit jouer Hamlet par Talma. Elle témoigna son admiration au grand tragédien dans une lettre écrite au lendemain de cette représentation, (Cf. Blen-
NERHASSETT, III, 344.)
la mort. Immobile, la dignité de la méditation absorbait tout son être. L'on voyait un homme, au milieu de deux mille hommes en silence, interroger la pensée sur le sort des mortels! Dans peu d'années tout ce qui était là n'existera plus, mais d'autres hommes assisteront à leur tour aux mêmes incertitudes, et se plongeront de même dans l'abîme, sans en connaître la profondeur.
Lorsque Hamlet veut faire jurer à sa mère, sur l'urne qui renferme les cendres de son époux, qu'elle n'a point eu de part au crime cpii l'a fait périr, elle hésite, se trouble et finit par avouer le forfait dont elle est coupable. Alors Hamlet tire le poignard que son père lui commande d'enfoncer dans le sein maternel : mais, au moment de frapper, la tendresse et la pitié l'emportent, et. se retournant vers l'ombre de son père, il s'écrie : Grâce, grâce, mon père! avec un accent où toutes les émotions de la nature semblent à la fois s'échapper du cœur. et. se jetant auV pieds de sa mère évanouie, il lui dit ces deux vers qui renferment une inépuisable pitié :
Votre crime est horrible, exécrable, odieux :
Mais il n'est pas plus grand que la bonté des deux.
... En parlant avec quelque détail de Talma. je ne crois point m'étre arrêtée sur un sujet étranger à mon ouvrage. Cet artiste donne, autant qu'il est possible, à la tragédie française ce qu'à tort ou à raison les Allemands lui reprochent de n'avoir pas : l'originalité et le naturel. Il sait caractériser les mœurs étrangères dans les différents personnages qu'il représente, et nul acteur ne hasarde davantage de grands effets par des moyens simples. Il y a, dans sa manière de déclamer, Shakspeare et Racine artistement combinés. Pourquoi les écrivains dramatiques n'essayeraient-ils pas aussi de réunir dans leurs compositions ce que l'acteur a su si bien amalgamer par son jeu? ( I Ie partie, chap. XXVII. )
NÉCESSITÉ p'ÉTUDIEB I. A LITTÉRATURE ALLEMANDE
Le génie poétique, si le ciel nous le rend, pourrait aussi recevoir une impulsion heureuse de ranioui- pour la nature, les arts et la philosophie, qui fermente dans les contrées germaniques; mais au moins j'ose affirmer que tout homme qui
voudra se vouer maintenant à quelque travail sérieux que ce soit» sur l'histoire, la philosophie ou l'antiquité, ne saurait se passer de connaître les écrivains allemands <|iii s"cn sont occupés.
La France peut s'honorer d'un grand nombre d'érudits de la première force, mais rarement les connaissances et la sagacité philosophique y ont été réunies, tandis qu'en Allemagne elles sont maintenant presque inséparables. Ceux qui plaident en faveur de l'ignorance, comme d'un garant de la grâce, citent un grand nombre d'hommes de beaucoup d'esprit qui n'avaient aucune instruction ; mais ils oublient que ces hommes ont profondément étudié le cœur humain tel qu'il se montre dans le monde, et que c'était sur ce sujet qu'ils avaient des idées. Mais si ces savants, en fait de société, voulaient juger la littérature sans la connaître, ils seraient ennuyeux comme les bourgeois quand ils parlent de la cour.
Lorsque j'ai commencé l'étude de l'allemand, il m'a semblé que j'entrais dans une sphère nouvelle, où se manifestaient les lumières les plus frappantes sur tout ce que je sentais auparavant d'une manière confuse. Depuis quelque temps on ne ht guère en France que des mémoires ou des romans, et ce n'est pas tout à fait par frivolité qu'on est devenu moins capable de lectures plus sérieuses, c'est parce que les événements de la Révolution ont accoutumé à ne mettre de prix qu'à la connaissance des faits et des hommes : on trouve dans les livres allemands, sur les sujets les plus abstraits, le genre d'intérêt qui fait rechercher les bons romans, c'est-à-dire, ce qu'ils nous apprennent sur notre propre cœur. Le caractère distinctif de la littérature allemande est de rapporter tout à l'existence intérieure : et comme c'est là le mystère des mystères, 'une curiosité sans bornes s'y attache. (Il*1 partie, chap. xxxi.)
Il, FAUT ACCUEILLIR LES PENSEES ETRANGERES
Les nal ions doivent se servir de guide les unes aux autres, et toutes auraient tort de se priver des lumières qu'elles peuveni mutuellement se prêter. Il y a quelque chose de très singulier dans la différence d'un peuple à un autre : le climat, l'aspect de la nal lire, la langue, le gouvernement, en lin surtout les événements de l'histoire, puissance plus extraordinaire encore que toutes les autres, contribuent à ces diversités, et nul homme, quelque supérieur qu'il soit, ne peut deviner ce qui se développe natu-
DE L'ALLEMACNE ■ ^ âlS
tellement dans l'esprit de celui qui vit sur un autre sol et respire un autre air : on se trouvera donc bien en tout pays d'accueillir les pensées étrangères ; car, dans ce genre, l'hospitalité fait la fortune de celui qui reçoit. (IIe partie, chap. xxxi.)