DE LA PHILOSOPHIE
On a voulu jeter, depuis quelque temps, une grande défaveur sur le mot de philosophie (1). Il en est ainsi de tous ceux dont l'acception est très étendue ; ils sont l'objet des bénédictions ou des malédictions de l'espèce humaine, suivant qu'on les emploie à des époques heureuses ou malheureuses ; mais, malgré les injures et les louanges accidentelles des individus et des nations, la philosophie, la liberté, la religion ne changent jamais de valeur. L'homme a maudit le soleil, l'amour et la vie ; il a souffert, il s'est senti consumé par ces flambeaux de la nature ; mais voudrait-il pour cela les éteindre?
Tout ce qui tend à comprimer nos facultés est toujours une doctrine avilissante ; il faut les diriger vers le but sublime de l'existence, le perfectionnement moral ; mais ce n'est point par le suicide partiel de telle ou telle puissance de notre être que nous nous rendrons capables de nous élever vers ce but ; nous n'avons pas trop de tous nos moyens pour nous en rapprocher ; et si le ciel avait accordé à l'homme plus de génie, il en aurait d'autant plus de vertu.
... Je demandais un jour à Fichte, l'une des plus fortes têtes pensantes de l'Allemagne, s'il ne pouvait pas me dire sa morale, plutôt que sa métaphysique. « L'une dépend de l'autre, » me répondit-il, Et ce mot était plein de profondeur : il renferme Ions les motifs de l'intérêt qu'on peut prendre à la philosophie. (IIIe partie, chap. rr.)
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L'âme esl un loyer qui rayonne dans tous les sens : c'est dans ce foyer que consiste l'existence : toutes les observations et tous les efforts des philosophes doivent se tourner vers ce moi, centre
(1) Allusion aux attaques contre l'idéologie, favorisées par le Premier ('(Misai et l'Empereur.
et mobile de nos sentiments et de nos idées. Sans doute l'incomplet du langage nous oblige à nous servir d'expressions erronées; il faut répéter suivant l'usage : tel individu a de la raison, ou de Vimagination, ou de I" sensibilité, etc. ; mais si l'on voulait s'entendre par un mot. on déviait dire seulement (1) : Il a dé l'âme, il a beaucoup d'âme, '"est ce souffle divin qui fait tout l'homme.
Aimer eu apprend plus sur ce qui tient aux mystères de l'âme que la métaphysique la plus subtile. On ne s'attache jamais à telle ou telle qualité de la personne qu'on préfère, et tous les madrigaux disent un grand mot philosophique, en répétant que c'est pour je ne sais quoi qu'on aime, car ce je ne sais quoi, c'est l'ensemble et l'harmonie que nous reconnaissons par l'amour, par l'admiration, par tous les sentiments qui nous révèlent ce qu'il y a de plus profond et de plus intime dans le cœur d'un autre.
L'analyse, ne pouvant examiner qu'en divisant, s'applique, comme le scalpel, à la nature morte : mais c'est un mauvais instrument pour apprendre à connaître ce qui est vivant ; et si l'on a de la peine à définir par des paroles la conception animée qui nous représente les objets tout entiers, c'est précisément parce cpie cette conception tient de plus près à l'essence des choses. Diviser pour comprendre est en philosophie un signe de faiblesse, comme en politique diviser pour régner. (IIIe partie, chap. ii.)